Le Bulletin des APM

Volume II, numéro 1, mars 2012

     La grande nouvelle à l’APM : Bibliothèque et Archives nationales du Québec nous a accordé une subvention! Nous avons donc un archiviste qui procède au traitement de sept fonds (ce n’est qu’un début). Nous souhaitons la bienvenue à Denis Lessard qui a déjà commencé à se familiariser avec notre collection.

Depuis le dernier Bulletin, l’APM a accueilli les fonds Beaudin (autobiographie), Langlois (journal) et Joseph (journaux de la mère et de la fille), ainsi que des additions aux fonds Pagesy et de Salles LaTerrière-Henry.

Ce numéro du Bulletin traite de l’autobiographie, ces écrits à la première personne dans lesquels on raconte sa propre histoire. L’APM ne s’intéresse pas aux autobiographies de vedettes, de politiciens ou d’autres personnalités célèbres, ou à celles qu’on trouve en librairie, mais plutôt aux témoignages que lèguent des gens inconnus, souvent des grands-parents soucieux de préserver leur mémoire. Rappelons que nous gardons ce qui ne serait pas accepté aux archives publiques.

Comme à chaque numéro, nous présentons des comptes-rendus de fonds.

Ceux de Diane Gervais touchent le journal personnel d’un écrivain dans l’âme (Fonds Pagesy) et celui d’une pétillante adolescente de quinze ans, secrètement amoureuse (Fonds Justine), tandis que celui de Jacinthe Archambault présente le récit autobiographique de la vie difficile d’une femme forte et jamais résignée (Fonds Beaudin).

Nous sommes toujours reconnaissantes de la confiance que nous portent les personnes qui nous confient des documents précieux pour elles et leurs proches, et qu’ils consentent à partager et surtout à conserver dans un endroit sûr. Tout écrit personnel est irremplaçable.

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L’AUTOBIOGRAPHIE

 

Intus et in cute. À l’intérieur et sous la peau.

(Perse, poète 34AD, repris par Rousseau)

 

     « Pour mes petits-enfants », « À mes neveux et nièces », « Pour mes enfants et leurs enfants », ou, comme l’écrit Caroline Béïque dans Quatre-vingts ans de souvenirs (1939), « Je suis une simple grand-mère qui raconte des histoires à ses petits-enfants ». La plupart des autobiographies sont ainsi dédicacées, sautant une génération pour s’adresser aux enfants de ses enfants. Car on veut qu’on se souvienne de soi et du temps qu’on a connu : le temps des tramways, des factries de coton, de la colonisation en Abitibi, de l’Expo 67.

     Il n’en a pas toujours été ainsi : les gens simples n’ont pas toujours su écrire, et lorsqu’ils le savaient, ils n’ont pas toujours considéré leur vie assez intéressante pour la raconter. On fait habituellement remonter l’autobiographie moderne à Jean-Jacques Rousseau à la fin du XVIIIe siècle. Auparavant, on écrivait des apologies (chez les Grecs antiques), des méditations (Marc Aurèle), des confessions (Augustin, Rousseau), des Mémoires (Saint-Simon). Le mot autobiographie est d’abord anglais puis utilisé en français seulement à partir des années 1830. Désormais on n’hésite pas à écrire à la première personne pour narrer non seulement les événements dont on a été témoin, comme dans les Mémoires, mais les choses qu’on n’étalait pas auparavant, le quotidien, les sentiments, les expériences intimes.

     Aujourd’hui, selon le spécialiste du genre Philippe Lejeune, « autobiographie » désigne le « récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, sur l’histoire de sa personnalité ». La personne qui écrit, celle qui narre l’histoire et celle qui en est le personnage forment une seule et même personne.

     À part le legs qu’on veut faire à ses petits-enfants, pourquoi écrit-on son histoire ? L’autobiographe ne veut pas seulement remémorer et transmettre mais aussi comprendre et très souvent découvrir, qui elle ou il est. On tente de donner de la cohérence à sa vie. On n’est pas le même personnage au début et à la fin de son autobiographie et c’est le cheminement qui peut être fascinant, et pour la personne qui écrit et pour celle qui lit.

     On tient pour acquis que l’autobiographie est authentique, que l’auteurE ne ment pas sciemment. D’où l’importance de ce que Lejeune appelle un « pacte autobiographique » entre l’autobiographe et le lectorat, selon lequel les auteurEs s’engagent à présenter « toute la vérité de la nature de leur récit autobiographique ».

Pourtant, face à une reconstitution du passé, souvent rédigée des décennies plus tard, il se peut que la mémoire soit infidèle, que l’on déforme des faits dont on se souvient imparfaitement, que l’on veuille se montrer sous un jour plus généreux, ou même que l’on entreprenne de régler des comptes. On écrit pour soi, mais aussi pour les autres. Au lectorat de faire preuve de générosité et d’accorder un préjugé favorable à l’autobiographe qui se doit d’être fidèle à ce qui s’est passé.

Les frontières du genre autobiographique ne sont pas toujours claires même pour leurs auteures : des mémoires sont parfois des autobiographies (Simone de Beauvoir) et vice-versa. Raconter qu’un seul ou quelques segments d’une vie ne constitue pas une autobiographie mais un « écrit biographique », quoiqu’en disent les pages couvertures.

L’APM ne s’intéresse pas au roman autobiographique ou à l’autofiction, écrit à la première personne, dans lequel l’auteurE mêle fiction et réalité, et qui laisse supposer, surtout quand le nom de l’auteurE et du protagoniste est le même, qu’il s’agit d’une autobiographie. L’APM ne conserve que des écrits qui se proposent de ne pas inventer.

 

ANDRÉE LÉVESQUE
 

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L’APM possède six autobiographies, une du XIXe siècle, cinq du XXe, quatre rédigées par des femmes, deux par des hommes ; cinq en français, une en anglais. Elles n’ont jamais été publiées, mais il en existe d’autres exemplaires détenus par des membres de la famille. Toutes sauf une ont été tapées ou numérisées et nous sont arrivées reliées par des spirales de plastique. Chacune a été rédigée à un âge assez avancé pour donner une perspective sur les années écoulées.

Les « Notes souvenirs » de Joseph Godin (1843-1931) constituent plutôt une courte autobiographie « pour faire voir l’infinie bonté de Dieu à mon égard ». Il lègue l’histoire de son ascension sociale, de sa naissance dans une famille de cultivateurs de Saint-Philippe de Laprairie à une carrière de commerçant prospère et à ses fonctions de notable à Côte-Saint-Paul, où il s’est investi activement dans la vie paroissiale et dans la politique municipale.

En 1979, à l’âge de 76 ans, Anne Belle Beaudin (1903-1982) écrit : « Devant cette page blanche, je me demande si je dois écrire non pas mes « Mémoires » ça fait un peu prétentieux mais des souvenirs ». Sans complaisance, cette femme forte, qui ne s’est jamais résignée, raconte une vie difficile, un chemin de croix dont la dernière station est la résidence où elle vit avec son mari : « Nous sommes seuls, deux vieillards, qui n’ont jamais eu les mêmes goûts, les mêmes aspirations, qui ne peuvent partager autre chose que le pain quotidien ». Pour lui rendre justice, il faut lire, dans ce numéro du Bulletin, le compte-rendu qu’en a fait son arrière-petite-fille, Jacinthe Archambault.

Julia Couture-Boucher commence sa rédaction après son 80e anniversaire le 1er février 1979 :

Je suis parvenue au sommet de la montagne… Comme tous ceux qui parviennent à des hauteurs vertigineuses, on se complait à scruter les environs, en se réjouissant de l’effort accompli. … Pour moi, il n’y a aucune possibilité de redescendre dans la plaine, sinon en pensée, en souvenirs. C’est donc un bon endroit pour se remémorer les choses anciennes.

 

C’est que débute non seulement la narration de sa vie avec tous ses aléas, mais aussi l’analyse critique de ses expériences. Car Julia Couture-Boucher se déclare féministe, matérialiste et évolutionniste. Des idées qui l’ont amenée à militer au Parti communiste pendant la guerre.

Accompagnée de nombreuses photographies (photocopiées) et de quelques poèmes, l’autobiographie de Louise Robin représente une autre génération de femme engagée, dans la coopération internationale et le milieu hospitalier cette fois, à titre de nutritionniste. Sa vie intime et sa vie professionnelle se déroulent de 1934 à 2007. Modeste, elle annonce en introduction : « Les gens ordinaires sont gouttes d’eau dans l’océan ou grain de sable sur la plage ; moi, je me vois plutôt comme une trace dans les nuages ».

David White, un Montréalais d’origine juive, a écrit son autobiographie pour que ses petits-fils connaissent leurs « racines » qui remontent à la Roumanie et au shtetls ukrainiens. Ici aussi, on assiste à l’élévation sociale de l’ouvrier militant communiste à l’homme d’affaire qui s’est distancé de son passé sans toutefois le renier.

Il faut mentionner la courte autobiographie d’Évariste Dubé, car elle constitue un genre particulier, les « autobiographies d’institution », en l’occurrence l’autobiographie communiste, exercice auquel doivent se plier les cadres communistes des années 1930s. Ces quelques feuilles, tapées en alphabet cyrillique et traduites en anglais, nous viennent des archives de l’ex-Institut marxiste-léniniste à Moscou. Le pêcheur de Grande-Rivière, en Gaspésie, raconte ses expériences de travail et son itinéraire de militant jusqu’en 1937.

Ces six témoignages montrent qu’il n’y a pas de modèle d’autobiographie si ce n’est qu’elles débutent toutes à l’enfance. Chacune reconstitue non seulement un cheminement personnel, mais aussi une époque saisie par un prisme unique, le soi de l’autobiographe.

 

ANDRÉE LÉVESQUE

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COMPTES-RENDUS

 

Sous cette rubrique, nous publions régulièrement des comptes-rendus de fonds déposés à l'APM, ceci avec l'accord des personnes qui ont déposé ces écrits aux archives.

 

 

APM27, Justine (pseudonyme)(1945- )

Cher Robot. Journal personnel pour l’année 1961

 

« Cher Robot, [   ] Je sais que tu ne seras jamais pour moi, c’est pour ça que je me laisse aller à mes rêves »… L’année du tournant de ses seize ans, Justine, née dans une petite ville de Gaspésie, tient son journal avec une constance rare malgré des journées si bien remplies qu’il ne lui reste que la dernière heure du jour pour s’y épancher. Ses premières pages s’adressent à un énigmatique « Cher Robot », dont on devine très vite qu’il s’agit d’une véritable personne en qui elle met toute sa confiance. De 5 ans son aîné, objet de ses sages phantasmes, Robot est ce jeune homme venu d’ailleurs, pour un temps, diriger l’émission de radio Les 14-20 à laquelle elle a la chance de collaborer avec quelques amis et amies comme rédactrice et speakerine. Cette émission, elle se « jetterait au feu pour ça » !

Oh ! Comme elle se refuse à se dire amoureuse et comme elle le morigène son « Cher Robot » : « Ne t’imagine pas me comprendre, je ne me comprends pas moi-même ! », « Avant que je pleure pour un gars, j’aime mieux lui écrire mon journal ». On sent tout de même une douceur dans ce : « Fais de bons rêves » qui termine souvent la lettre du jour.

À la fin de janvier cependant, Justine paraît déterminée à résoudre l’ambivalence de ses sentiments. Elle invente d’abord un habile « théorème » dans lequel elle se convainc, par A+B, que ses sentiments pour lui ne relèvent pas de l’amour mais de l’admiration. Ensuite, elle lui compose un chant d’amour, puis termine le topo du jour sur une sorte de compromis. Elle lui doit tant de choses, lui écrit-elle, sa confiance en elle, son sens de la débrouillardise, la popularité de l’émission. Désormais, son cher Robot deviendra le miroir dans lequel elle cherchera son propre reflet. Elle s’adressera à lui plus sereinement, comme à un confident privilégié, ce qui n’empêche pas quelques dérapages amoureux occasionnels.

C’est de tout leur petit monde des 14-20 dont elle l’entretient, de même que des fameux textes à écrire pour la radio, sans compter les interviews si malaisées à organiser. Elle lui raconte aussi son emploi du temps entre ses études qui lui tiennent à cœur, les quilles, les pratiques de chant, la brigade scolaire, le travail au salon de coiffure, les partys dansants où chacun chacune se définit par le regard porté sur les autres.

Elle lui confie également ses déceptions en amitié. Mais le « sujet à la mode » dans son journal est sans conteste l’amour. Elle y touche en ayant l’air de s’y refuser ou sous le mode de l’autodérision, histoire de garder à distance la sexualité, tapie derrière, si proche.

À la toute fin de cette année charnière, elle fait le point sur les « 3 hommes de ses seize ans ». Le premier, c’est l’exécrable et détesté Jacques qui la poursuit de ses assiduités, elle, qui n’est surtout pas « une fille comme lui la veut, que l’on peut toucher ou embrasser ». Le deuxième est son meilleur ami Pierre. Mais elle préfère le rêve. Sa passion secrète demeure son cher Robot, qui lui a inspiré des pages admirables de confusion, voire de faux-semblants : « Ce sont les autres qui m’ont mis dans la tête que je t’aimais ».

DIANE GERVAIS

 

Extraits :

4 janvier 1961

Bonsoir Robot,

Je regrette ce que j’ai dit l’autre jour. Tu es un gars comme les autres, mais je ne peux pas m’expliquer ça : je te trouve aucun défaut et je me demande quelle qualité tu as ! On le dit bien : « À quinze ans on est bien mélangé dans notre esprit »! J’ai réfléchi, mais je suis toute mêlée. Je ne t’aime pas, je te prends plutôt comme un ami. Mais c’est quand même drôle, j’aurais aimé que tu sois au « party » samedi soir. Et puis je t’admire. Tout ce que tu dis, je ne l’oublie pas, et je crois tout aussi !

5 mai 1961

Bonsoir, je suis rendue trop sentimentale. Tu sais, moi, je me suis toujours dit : « Jamais je n’aimerai un garçon ». Quand je rencontre un gars, la première chose que je fais, c’est de lui trouver un défaut. Mais, le gros malheur, c’est, que toi, oui, toi, je n’ai pu t’en trouver aucun, je ne fais que penser à toi. Ce n’est pas de ma faute. C’est plus fort que moi.

Aujourd’hui, je n’ai eu aucune nouvelle de toi. Je m’ennuie. C’est bête ! et pourtant… c’est si naturel. Il y a des fois où je voudrais te le crier. [   ] Je t’aime. Et toi, je ne sais par quel bonheur, tu n’as pas l’air de t’en apercevoir. C’est mieux ainsi. S’il fallait que tu m’aimes ! Quelle catastrophe ce serait ? Mes études ? Les bavardages ? Je ne sais pas ce que je donnerais pour avoir 12 ans, l’âge du « sans soucis ».

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APM28, Anna Belle Beaudin (1903-1982)

Mémoires

 

De novembre 1979 à avril 1980, Anna Belle Beaudin couche sur le papier les événements qui ont marqué sa vie. Née d’un père canadien-français et d’une mère franco-américaine, elle grandit en Nouvelle-Angleterre où elle reçoit une bonne éducation dans une école catholique. Elle raconte une enfance relativement heureuse, mais assombrie par le « vice » de son paternel, l’alcoolisme, qui transformait un père et un mari « généreux » en un homme au « caractère violent ». Comme ce dernier ne réussissait pas à garder un travail, la famille dut se résoudre à quitter Salem, au Massachusetts, pour Rivière-Saint-Jean, sur la Côte-Nord. Une fois établie avec ses parents, Anna Belle nourrit le souhait de se rendre à Québec pour travailler, mais toute la famille la dissuade, particulièrement son père : « Quelle honte pour lui de voir sa fille aller gagner sa vie. Ça ne se faisait pas… » Elle accepte donc un poste de maîtresse d’école à Magpie, le village voisin, où elle enseigne à une quarantaine d’élèves de la 1re à la 5e année.

 

Anna Belle se confie sur ses fréquentations et son premier amour qui lui écrivait des « lettres enflammées ». Elle évoque également sa première rencontre avec celui qui allait devenir son mari : « Il était beau comme un ange, une voix douce, chanteur de pomme ou plus exactement rêveur, il faisait les plus beaux rêves imaginables et moi dans ma candeur naïve je me laissais entrainer dans ce sillage du bonheur sans fin que le mariage nous apporterait ». À l’automne 1924, elle épouse Georges Poirier dans l’espoir de quitter la Côte-Nord pour Québec. Elle est rapidement déçue, car ce rêve qu’elle nourrit ne se réalisera jamais.

 

À partir de son mariage, Anna Belle raconte ce qui apparaît pour elle une vie de misère. Elle se livre notamment sur la difficulté de son union avec un homme « rêveur » et « irréaliste » ainsi que sur ses grossesses successives qui lui apportent dix enfants:

 

En y pensant objectivement je ne me permets plus de regretter toutes ces naissances.

Dieu sait qu’elles n’étaient pas désirées mais Dieu sait aussi que je les ai tous aimés, il me semblait que je devais les aimer davantage parce que je me sentais coupable de donner la vie à des êtres qui n’auraient jamais demandé de naître sur la terre de Caïn avec la perspective de mener une vie comme celle que nous vivions.

 

Entre un mariage qui la déçoit et l’amour qu’elle livre à ses enfants, il ressort de ces écrits l’image d’une femme forte, éprouvée par une vie de misère, marquée par la pauvreté et la rudesse de l’existence sur la Côte-Nord dans la première moitié du siècle, une vie bien loin des attentes qu’elle nourrissait plus jeune pour elle-même, mais aussi pour ses enfants à qui elle regrette de ne pouvoir offrir plus d’éducation et de sécurité : « Le lait était un luxe, il n’y avait que le bébé qui avait droit au lait Carnation. Du pain que je faisais moi-même. Clovis et Albert âgés à ce moment-là de 8 et 6 ½ se mettaient à deux pour pétrir la pâte. Je revois ces quatre petites mains qui battaient la mesure de la symphonie de la pauvreté ». Elle évoque notamment ses nombreux déménagements dans des « maisons inachevées » où « le vent était roi et maître » ainsi que les absences prolongées de son mari qui devait aller gagner sa vie sur les chantiers de coupe à bois, absences qui la laissent dans l’incertitude avec ses jeunes enfants. Elle parvient néanmoins à améliorer les conditions financières du foyer entre 1937 et 1944, années où elle tient le bureau de poste. En 1947, la famille part pour Repentigny, puis pour Montréal, où Anna Belle devient secrétaire pour la Ligue ouvrière catholique.

 

Déchirée entre son rôle de mère et son « sort de femme », le récit d’Anna Belle nous montre l’espoir constant d’un destin meilleur au cœur d’un parcours jalonné d’obstacles et de déceptions. En parlant de la difficulté de sa vie et son mariage, elle écrit : « Je dois avouer que je n’ai jamais été patiente ni résignée. Tout au fond de moi bouillonnait ces frustrations, ces injustices du sort, cette absurdité dans les raisonnements et la conduite de celui de qui je dépendais » Anna Belle termine son récit dans une réflexion sur ces pages dans lesquelles elle a souhaité laisser le plus d’elle-même : « [… ] j’aimerais que les miens c’est-à-dire tous ceux que j’aime apprennent à me connaître. J’ai un titre pour chacun, je suis la mère, la grand-mère, la belle-mère et l’arrière-grand-mère. Je voudrais qu’à travers ces noms on cherche et trouve la personne ».

 

JACINTHE ARCHAMBAULT

 

Extraits

 

30 décembre 1980

 

Et maintenant je me retrouve dans une autre maison que je considère comme la dernière station de mon chemin de croix.

Je suis heureuse comme je ne l’avais jamais été. Les enfants ont été merveilleux, pour les deux derniers déménagements, je n’ai touché à rien. Je n’ai eu qu’à entrer accrocher mon manteau et continuer à vivre.

Nous sommes seuls, deux vieillards, qui n’ont jamais eu les mêmes goûts, les mêmes aspirations, qui ne peuvent partager autre chose que le pain quotidien.

Le seul lien qui tient encore est l’amour des enfants. La plupart ont les cheveux blancs, leurs enfants sont des adultes, mais quand je me ferme les yeux, je les revois tout petits et il me semble que je dois trouver des moyens pour les protéger comme par le passé, alors que ce sont eux qui me protègent maintenant.

 

 

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APM14, Pagesy, Journal personnel, 1980-2012

 

Mis à part une interruption de 5 ans dans les années 2000, Pagesy a tenu régulièrement son journal intime, conservé intégralement depuis 1980. Écrits d’une main fine, ses cahiers sont pour l’essentiel en cours de transcription à l’ordinateur. Nous rendons compte ici des années 1998 à 2012, lesquelles nous introduisent dans les rêveries d’un promeneur solitaire qui dit ne pas avoir « le bonheur facile ». Désir, quête de sens, brièveté de la vie, « solitude de Robinson sans Vendredi » et surtout, nécessité impérieuse de l’écriture : voilà la trame de ces écrits si séduisants par leur profondeur et la beauté de certaines images et formules heureuses.

Sa main se voudrait enchaînée au stylo. Il écrit pour demeurer fécond et lucide, transformer le vide de sa vie en « caisse de résonnance » ou pour reprendre le chemin d’une intériorité dérobée par la routine du travail nourricier, rêvant de faire naître un jour « une créature encore inconnue de lui », qui s’appellerait œuvre littéraire. Son journal ? C’est le récit de son opiniâtreté, de sa résistance, son unique voie de libération et d’apaisement.

Pagesy adore jouer avec les mots. Pour garder la main agile et délier son écriture, il se plaît à rebondir sur des mots cueillis au hasard d’une page de dictionnaire. Ainsi use-t-il du mot « perdrix » qui le renvoie à lui-même : « Comme les perdrix, je me fais tout petit dans les grandes herbes de ma tranquillité ». Son journal d’avant les années 2000 est tout émaillé de ces petits exercices qui préparent la grande écriture.

« Est-il possible que la vie ne se répète pas toujours ? », écrit-il. Le jour à jour du journal intime laisse une impression d’atemporalité. Pourtant, par brefs intervalles le ton du journal change, se fait plus référentiel, moins réflexif que d’habitude. Pagesy nous offre le plaisir d’une présentation de lui-même. Il revit rétrospectivement ses amours, ses projets de vie demeurés sans suite, son mémoire de maîtrise, ses renoncements, incertitudes et réorientations, ses quêtes religieuses, ses multiples expériences de travail, douloureuses parfois du mal-être avec ses collègues. Il peut se pencher à l’occasion sur un fait d’actualité ; une façon d’aiguiser sa pensée. Au fil de ces parenthèses où il se raconte, Pagesy nous livre un être de chair et trahit ses talents : le chant, la musique notamment, l’écriture indéniablement.

Ces aller-retour dans le passé n’interrompent qu’un temps le long cours du « voyage intérieur ». Au détour d’une journée grise, peut surgir le spectre de la fin au bout de la vie ; spectre apprivoisé par l’écriture, cette « hôtesse du silence » qui féconde l’aridité des jours. Si Pagesy écrit son journal intime, c’est qu’il est hanté par le fol espoir d’entrer en lui-même « comme dans une maison familière » et, aussi, paradoxalement, par un profond désir de dialogue.

Ce journal passionnera ceux et celles qui s’intéressent à l’écriture sur soi et à l’écriture tout court, tant Pagesy creuse son sillon dans ces terres fertiles.

 

DIANE GERVAIS

 

Extraits :

17 octobre 2002

Curieuse vie que la mienne : je suis un homme qui a toujours été rangé et que la bohème a tout le temps inspiré. Les moments d’exaltation ou de douce folie n’ont pas occupé plus d’espace que celui d’un dé à coudre. J’ai bu la passion débordante dans un verre si petit que je n’ai jamais pu me désaltérer, ni me satisfaire ; c’est probablement ce qui m’a transformé en bohémien de l’écriture, sans attaches, toujours en quête.

 

10 février 2012

Ce journal s’est développé comme une plantation d’étoiles, mises une à une et placées sur un fond noir, en l’absence de plan préétabli. Avec le temps, comme les lointains ancêtres observateurs du ciel, j’ai relié certaines d’entre elles. Mes constellations n’ont pas l’ampleur de la « Grande Ourse » ou l’alignement des « Trois Mages », mais elles se révèlent porteuses d’une grande signification que je suis en mesure de mieux saisir maintenant.

 

Depuis mon enfance, me semble-t-il, je garde jalousement cet espace d’intimité et ce temps de solitude; je le garde même comme un fort de jadis, qui a une sentinelle pour avertir lorsque quelqu’un s’approche. Je n’ai jamais écrit un texte qui ait une certaine profondeur sans être à distance des autres. Il y a un œil qui s’ouvre, quand un rideau descend entre moi et le reste du monde, comme une paupière.

 

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BIBLIOGRAPHIE : AUTOBIOGRAPHIE

 

ÉTUDES

 

BRUMBLE, H. David, Les autobiographies d’Indiens d’Amérique, Paris, PUF, 1993.

DESMARAIS, Danielle, Isabelle FORTIER et Jacques RHÉAUME, dir., Transformations de la modernité et pratiques (auto) biographiques, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2012.

DION, Robert, Frances FORTIER, Barbara HAVERCROFT et Hans-Jürgen LÜSEBRINK, dir., Formes littéraires et médiatiques de la bibliographie et de l’autobiographie, Québec, Éditions Nota bene, coll. « Convergences », 2007.

GUSDORF, Gorges, « Autobiographie et Mémoires : le moi et le monde », dans Lignes de vie, 1 : Les Écritures du moi, Paris, Odile Jacob, 1990, p. 239-274.

HÉBERT, Pierre, « L’autobiographie en plus ou moins ou les avatars de l’autobiographie au Québec (1960-1970) », Dalhousie French Studies, 5, octobre 1983, p. 124-136.

HUBIER, Sébastien, Littératures intimes, Les expressions du moi, de l’autobiographie à l’autofiction, Armand Colin, coll. « U », 2003.

JACCOMARD, Hélène, Lecteur et lecture dans l'autobiographie française contemporaine, Genève, Librairie Droz, 1993.

JELMINI, Jean-Pierre « Les histoires de vie : le point de vue d’un historien », dans Pierre Centlivres, dir., Histoires de vie. Approche pluridisciplinaire, Neuchâtel et Paris, 1987.

LAMONDE, Yvan, La littérature personnelle au Québec (1980-2000), Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, 2000.

LAMONDE, Yvan, Je me souviens. La littérature personnelle au Québec (1860-1980), IQRC, 1983.

LECARME, Jacques et Éliane LECARME-TABONE, L’autobiographie, Paris, 1999.

LEJEUNE, Philippe, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1975.

LEJEUNE, Philippe, Pour l'autobiographie, Paris, Seuil, 1998.

LEMIEUX, Denise et Lucie MERCIER, Les Femmes au tournant du siècle, 1880-1940. Âges de la vie, maternités et quotidien, Québec, IQRC, 1989.

LE ROUX, Muriel, « L’autobiographie, un matériau de l’histoire », préface à Jean Manach et Albert Vignau, Une vie de receveur, Boulogne-Billancourt, Comité pour l’histoire de la Poste, coll. « Mémoire postale », 2000, p. 3-13.

MIRAUX, Jean-Philippe, L’autobiographie : écriture de soi et sincérité, 3e édition, Paris, Armand Colin, 2009.

PENNETIER, Claude, et Bernard PUDAL, dir., Autobiographies, autocritiques et aveux dans le monde communiste, Belin, coll. « Socio-Histoire », 2002.

VAN ROEY-ROUX, Françoise, La littérature intime au Québec, Montréal, Boréal, 1983.

VAN ROEY-ROUX, Françoise, « Le récit d’enfance : des souvenirs à l’autobiographie », Revue d’histoire littéraire du Québec et du Canada français, 9, 1985, p.34-48.

 

AUTOBIOGRAPHIES du Québec

AQUIN, Hubert, Point de fuite, Montréal, CLF, 1971.

BOUCHER, Patricia et coll., Histoires de vie au féminin pluriel. Onze Québécoises se racontent, collection Histoires de vie en formation, L’Harmattan, 2002.

BÉÏQUE, Mme Caroline Lacoste, Quatre-vingts ans de souvenirs, Montréal, Valiquette, 1939.

CASGRAIN, Thérèse, Une femme chez les hommes, Montréal, Éditions du Jour, 1971.

LALONDE, Roger, Un petit gars de Saint-Henri se raconte, Éditions Histoire Québec, 2005.

LESCOP, Marguerite, En effeuillant la Marguerite. Autobiographie, Éditions Lescop, 1998.

LESCOP, Marguerite, Le tour de ma vie en 80 ans. Autobiographie, Éditions Lescop, Montréal, 1996.

MONET-CHARTRAND, Simonne, Ma vie comme rivière, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 1981-1992.

PAYETTE, Lise, Des femmes d’honneur. Une vie privée, 1931-1968, Montréal, Libre Expression, 1997.

ROY, Gabrielle, La Détresse et l’enchantement, Montréal, Boréal, 1984.

TEXIER, Anne, La quête en tête. Autobiographie, Montréal, Serpent à plumes, 1979.

VALLIÈRES, Pierre, Nègres blancs d’Amérique, Montréal, Parti Pris, 1974.

 


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