Le Bulletin des APM
Volume XVI, numéro 1, automne 2026
Deux fois par année, le Bulletin des Archives Passe-Mémoire présente des nouvelles des
APM: acquisitions, fonds traités, consultations. Il relève aussi un thème qui se retrouve dans
les écrits personnels et il offre des comptes rendus de fonds et de livres autobiographiques.
Depuis le dernier Bulletin, l'archiviste France Villeneuve a traité les fonds Jacqueline Roy
APM93, Andrée Laganière APM95 et Marie-Louise Richard Brault APM112. Les APM ont
accueilli les documents d'Henri Blais APM111, d'Anne D. Marchand APM113, ainsi que des
ajouts aux fonds d'Yves Archambault APM100, Charbonneau-Tardivel (APM38), Pierre
Faribault-Pépin APM84, Serge Lafrance APM16, Jeanne Maranda APM80 et Louis-Philippe
Pelletier APM104.
Ce Bulletin a pour thème la maternité, un sujet que peu de femmes passent sous silence et
que bien des hommes abordent dans leurs écrits intime. Les trois fonds recensés, celui
d'Andrée Laganière, de Jacqueline Roy et de la famille Boisseau, reposent sur des relations
épistolaires. Pour appréhender une époque, pour saisir les relations humaines, pour
reconstituer des voyages, la correspondance s'avère essentielle. Pourtant,
les correspondances déposées dans des centres d'archives ne nous sont pas destinées et,
pour citer Marc André Bernier dans Le Dictionnaire du littéraire : « la lecture de
correspondances privées donnent le sentiment de pénétrer par effraction dans le secret
d'une intimité ». Trois comptes rendus de lettres de femmes nous font pénétrer dans cette
intimité, sans effraction puisque ces personnes ou leur famille les ont déposées aux APM.
LA MATERNITÉ
Ces dernières années, le Bulletin s'est penché sur les lettres d'amour, l'école de rang, des
militaires, l'argent, des sujets qui se retrouvent dans des lettres, des autobiographies et les
journaux personnels. La maternité est aussi un thème qui revient souvent dans les écrits de
femmes. Jusque vers la fin du XXe siècle, leur destin était d'avoir des enfants, en grand
nombre pendant la première moitié du siècle, de moins en moins depuis les avancées de la
contraception et une plus grande égalité des sexes.
Les grandes familles n'étonnent pas à la campagne, mais en 1984, la Montréalaise Gilberte
Laroche-Elliott (APM33) écrit dans son journal : « J'aurais tellement aimé avoir une grande
famille, j'ai beaucoup souffert de ma condition d'enfant seule, ou presque... chez nous c'était
une maison vide ». Mariée, elle a réalisé son rêve et a eu 14 enfants, chose inusitée en milieu
urbain. Si l'arrivée d'un bébé est accueillie avec joie, l'accouchement ne se déroule pas sans
douleurs :
Je crois que mourir et accoucher c'est sûrement la même chose un coup dur à passer... Vois-tu, à part le premier enfant, quand on ne sait pas ce qui nous attend, les 13 autres accouchements, j'ai trouvé ça inhumain. Pour moi, porter des enfants, ça ne me dérangeait pas, j'étais toujours en forme, jamais fatiguée, tellement [que] j'aurais aimé que ça dure plus longtemps et ne pas avoir à accoucher.
En dehors des villes, ces accouchements se passent le plus souvent à la maison. Jusqu’en
1940, à Montréal la moitié des accouchements ont lieu à l’hôpital. En ces temps qui
précèdent l’assurance-santé universelle, c’est la richesse ou la pauvreté des familles qui
détermine le lieu où a lieu le « grand événement ». André Bergeron (CA19), aîné d'une
famille de six enfants, raconte que deux de ceux-ci sont nés à la maison :
Tout cela s'explique par les assurances. En effet, avant l'instauration de l'assurance-hospitalisation gouvernementale (qui n'entra en vigueur qu'en 1961), il fallait souscrire une assurance privée si l'on ne voulait pas payer l'hospitalisation, même pour un accouchement. Pour les deux premiers, papa possédait une assurance, qu'il dû abandonner par la suite pour des raisons financières. C'est pourquoi deux des enfants sont nés à la maison, avec l'aide du médecin bien entendu (les médecins faisaient des visites à domicile à l'époque).
Même si on vénérait la maternité et les familles nombreuses, les grossesses devaient être
dissimulées souvent dans une atmosphère empreinte de superstitions. C'était le cas en
Gaspésie dans les années 1920 comme l'écrit Alma Joncas (APM74) :
Il fallait faire attention à ceci et cela, ne pas regarder les gens trop laids, ne pas se moquer de ceux qui parlaient ou marchaient mal, ne pas s’asseoir la jambe en- dessous de nous, ne pas se mettre de cordon autour du cou ou des poignets (le bébé avait, paraît-il, un cordon autour du cou, de bien penser au bébé en voyant une infirmité quelconque, de même quand on avait une surprise ou une peur. Il allait faire attention de ne pas tomber. Donc, il fallait y penser sans cesse.
Sur la Côte-Nord, Anna Belle Beaudin (APM28) renchérit : « Cela me parut excessivement
long surtout qu’il ne fallait pas que ça paraisse, ça me rendait malade rien qu’à penser que
les gens me voyaient déformée. »
Cette femme, qui vit dans une grande pauvreté, accouche dans des conditions difficiles. Les
enfants se succèdent dans les conditions souvent précaires qu'elle décrit dans l'histoire de sa
vie : « Une fois rendue chez moi je m’aperçus que j’étais enceinte, étais-je plus heureuse de
ça... je l’avais accepté mais ne m’emballais pas surtout quand je savais ce qui arriverait au
bout de neuf mois ».
Ce n’était que son premier : elle aura neuf autres enfants.
En y pensant objectivement je ne me permets plus de regretter toutes ces naissances. Dieu sait qu’elles n’étaient pas désirées mais Dieu sait aussi que je les ai
tous aimés, il me semblait que je devais les aimer davantage parce que je me sentais coupable de donner la vie à des êtres qui n’auraient jamais demandé de naître sur la terre de Caïn avec la perspective de mener une vie comme celle que nous vivions.
Alice Forgues Bazinet (APM53), mariée en 1941, a bien connu l’appréhension des femmes à
chaque mois :
À cette époque, à cause de la religion, on ne pouvait empêcher la famille... Rendue à
mon sixième j’étais épuisée. Mon médecin me demanda si je pouvais suivre la méthode du calendrier, et je pouvais mais il fallait que je le dise à un prêtre. J’allai voir un bon pasteur et il me dit : suivez-la, je vous donne la permission. En la suivant mes trois derniers avaient plus de différence d’âge entre eux.
Si les enfants arrivent à un rythme aujourd'hui jugé excessif, pour en limiter la fréquence et
le nombre il fallait connaître la contraception et même là, avant la pilule contraceptive, rien
n'était sûr. André Jacob ((APM79) y pense avant de se marier. En 1968, il écrit à sa fiancée :
« Quant aux méthodes devant être liées à notre union : soit bien à l'aise. Je crois qu'il y a
possibilité de trouver un bel épanouissement à travers l'une ou l'autre méthode. Quant à la
sécurité des méthodes, c'est là le hic. Enfin, après avoir consulté ton médecin, nous pourrons
en discuter ».
Anna Belle Beaudin espère que les générations qui la suivront se montreront
compréhensibles.
Je suis sûre que les jeunes qui me liront penseront : pauvre grand-mère était-elle assez bornée pour avoir une si nombreuse progéniture...Ça je ne le prends pas par ce que dans mon temps il n’y avait pas de pilule. Dame Nature avait libre cours, la biologie n’était pas entravée par les contraceptifs et alors la virilité masculine se traduisait par le plus grand nombre d’enfants possible.
Faute de contraception, bien des grossesses sont imprévues et les conséquences sont
sérieuses si l'on n’est pas mariée. C’est le cas d’Annette Côté (CA50), en 1934, qui,
contrairement à la plupart des jeunes femmes, décide de garder son enfant. Elle change de
ville, change de nom, et accouche à l’insu de sa famille. Son histoire a une fin heureuse car
quatre ans plus tard elle se marie avec un homme qui accepte d’adopter l’enfant dont il n’est
pas le père.
Les circonstances font que certaines femmes ne peuvent assumer les responsabilités
qu'entraîne la maternité. Au début des années 1970 F.T., jeune et célibataire, se voit
incapable de poursuivre sa grossesse. Avant son avortement, elle écrit une lettre à son
fœtus : « Pour notre plus grand bien à tous les deux, je crois, mais ce plus grand bien il faut
le payer... et le prix c’est toi... Il est parti et seule je ne peux t’accueillir, tu auras à subir trop
de faiblesse, trop d’amertumes, trop... ».
Pour comprendre les mentalités d’une époque où les grossesses étaient presque
imprévisibles, où l’avortement était illégal, il faut être reconnaissante aux femmes qui, dans
une lettre ou dans un journal, ont légué des témoignages sur leur intimité. Leurs écrits
personnels vont au-delà des sources conventionnelles, comme les recensements ou les
traités médicaux, pour rendre compte de l’expérience personnelle de la maternité.


COMPTES-RENDUS
de fonds déposés aux APM
FONDS ANDRÉE LAGANIÈRES APM95
Les lettres se retrouvent habituellement chez les destinataires, sauf lorsqu'on les rend à la
personne qui les a expédiées. C'est heureusement le cas pour celles qu'Andrée Laganière a
remis aux Archives Passe-Mémoire, adressées à ses parents, à son frère et à une amie, entre
1967 et 1989.
Fidèle épistolière, elle envoie à ses parents chaque mois, et même plus souvent à son amie
Anne-Marie, des lettres de deux à quatre pages bien remplies sur mince papier pelure.
En 1967, c'est par écrit qu'elle annonce à ses parents son départ, - sans leur permission -, au
Mexique dont l'attrait lui semble irrésistible : « j'étais prête à prendre tous les moyens pour
y arriver ». Elle a dix-neuf ans. Ce n'est que la première lettre écrite au cours de ses
nombreux périples à Mexico, où elle habitera pendant deux ans et qu'elle adore « si ce n'était
de vous tous, je n'aurais jamais envie de retourner au Québec », écrit-elle à son frère en 1971.
De là, elle ira à Bruxelles, Phoenix, Paris, Istanbul, avec des séjours à Montréal où,
évidemment, la correspondance est interrompue puisque qu'elle dépend essentiellement de
l'absence.
Chaque lettre est éloquente, dépeint les gens des pays visités, les habitations, la nourriture,
la végétation. Car Andrée Laganière est douée pour la description. Descriptions
personnelles, subjectives, à travers lesquelles transparait la personnalité de l'observatrice. Dans un style alerte, elle partage son premier regard sur tout ce qui l'entoure : les gens, les
objets, la nature, les situations et ses propres états d'âme. Rien qu'à la lire, on est dépaysé :
on sent son jardin de roses et d'eucalyptus, on savoure une pâtisserie dénichée dans un petit
village mexicain, on imagine les poivriers et les oiseaux exotiques devant lesquels elle
s'extasie, on flaire le marché aux poissons d'Istanbul. Dans chaque pays, on la suit de
maison en maison, chacune meublée et décorée avec le même enthousiasme. Comme si ça
allait durer. Or, ça ne dure pas. Elle se fatigue des Mexicains et Mexicaines, de la monotonie
des « journées tellement pareilles », elle s'ennuie de Montréal, de ses rues, de ses bruits, de
tout ce qu'elle associe aux beaux moments passés là-bas. Cette nostalgie, elle la confie à son
amie, pas à ses parents.
Andrée Laganière démontre une capacité d'adaptation qui facilite ses déplacements : chaque
ville, chaque situation, est meilleure que la précédente. On devine entre les lignes un
optimisme à toute épreuve. La personne qui lit ces lettres, écrites entre 18 et 29 ans, se
prend à s'interroger sur les motifs de ses déménagements, ou sur l'exactitude de ce qu'elle
écrit. Les lieux où elle habite ou qu'elle visite, sont-ils vraiment les plus beaux qu'elle ait vus
de sa vie, ou tente-t-elle de conforter ses parents, de leur éviter des inquiétudes, de les
convaincre qu'elle se sent partout chez elle? Fuit-elle ou court-elle vers un avenir toujours
plein de découvertes?
Toute sa vie, Andrée Laganière n'a cessé d'écrire. Elle partage sur un blogue la suite de ses
voyages de 2005 à 2018, https://entretroisvolcans.wordpress.com/
CITATIONS
C'est toujours une façon agréable de commencer la journée que de trouver du
courrier les matins dans la boite aux lettres.

FONDS JACQUELINE ROY APM93
Entre 1945 et 2009, Jacqueline Roy Sauriol et Janine Vasseur Lozé ne se sont connues qu'à travers
leur longue correspondance. Clarence Sauriol, un militaire canadien qui a participé à la libération de
la France en Seine-Maritime, a rencontré Janine dans son village de Buchy et l'a mise en contact avec
Jacqueline qui habitait Malartic, en Abitibi. Seules les lettres de Janine nous sont parvenues et ce n'est
que par son écriture que nous découvrons Jacqueline. Elles ont toutes les deux 21 ans, elles habitent
chez leurs parents et travaillent dans un magasin.
De son « petit village sans distraction », tel qu'elle le décrit, Janine envoie des cartes postales, elle en
recevra aussi de l'Abitibi. Les deux copines, qui ne cesseront jamais de se vouvoyer, apprennent à se
connaître, partagent leurs goûts, leurs loisirs – Janine joue du violon -; elles s'échangent des petits
cadeaux, des revues de mode, des livres. La Française parle des malheurs de la guerre, d'un cousin
fusillé, de l'après-guerre quand il faut reconstruire, et surtout de « Monsieur Clarence », « le premier
Canadien arrivé à Buchy ». Car elle lui demeurera reconnaissante toute sa vie.
À Malartic, Clarence, qui pensionne dans la maison de chambres des Roy, se rapproche de Jacqueline
qui se confie à sa correspondante. Janine lui conseille de l’épouser pour deux raisons : « il est plus
âgé que vous et il est normal pour lui de vouloir fonder un foyer le plus tôt possible. Seconde raison :
une femme vieillit beaucoup plus vite qu'un homme et il est donc préférable de prendre un homme
plus âgé que vous ». En 1949, Jacqueline et Clarence se marient à Malartic; quelques mois plus tard,
Janine épouse Maurice Lozé à Buchy.
Suit un hiatus de 30 ans. Les lettres ont-elles été perdues? Le mariage, puis les enfants, ont-ils
interrompu la correspondance? En février 1979, Janine répond à Jacqueline : après cette longue
absence, elle fait le point sur sa famille, son travail, ses voyages, et réitère son invitation à venir la
voir. La prochaine lettre arrivera trois ans plus tard, de Provence où Janine et Maurice passent leur
retraite. Les correspondantes se sont déplacées et les lettres voyagent désormais entre Greasque, près d’Aix-en-Provence, et Valleyfield où habitent désormais Jacqueline et Clarence. Sans avoir la
régularité des premières années, les échanges reprennent presque chaque année à la période des Fêtes. Avec l'âge, Janine en vient à parler de ses bobos et aussi de politique : la nostalgie du général de Gaulle, l'envahissement des étrangers « tous ces voleurs qui nous entourent », les grèves « Ah! Les
Communistes! ». Et la jeunesse qui est gâtée et ne connait plus l'effort.
Elles parlent toujours de se rencontrer. En 1987, lors d'un voyage d'affaires, Christian Lozé, le fils de
Janine, ira à Valleyfield visiter Jacqueline et Clarence dont sa mère lui a tant parlé. En 1993,
Jacqueline et Clarence doivent venir en Provence pour finalement rencontrer Janine et sa famille. À l'arrivée à Amsterdam, une chute malencontreuse force Jacqueline à rebrousser chemin. Elles
poursuivront leur correspondance jusqu'en 2009, quand elles ont toutes deux 85 ans.
Cette relation épistolaire à une voix nous laisse imaginer les réponses de Jacqueline, peut-être
conservées quelque part en France. Janine mentionne plus d’une fois les longues lettres reçues de
Jacqueline ainsi que les cartes peintes par cette dernière. Ce n'est que dans les lettres de cette
correspondante Française qu'on a un reflet de la vie de la Québécoise.
CITATION
Pour moi il restera toujours le beau militaire Canadien qui venait nous délivrer! Je le
vois toujours, la trentaine, avec son accent que nous avons appris à aimer... et avec
cette délivrance, nos premières nuits calmes à pouvoir enfin dormir dans nos lits!
Nous avions passé entre 1942 et 1944 tant de nuits dans la cave sous les
bombardements!


DE LA COLLECTION AUTOBIOGRAPHIQUE
Outre les documents d'archives proprement dits, c'est-à-dire les textes personnels
originaux et inédits, les APM recueillent des écrits dont il existe plus d'une copie : des
mémoires rédigés pour ses petits-enfants par exemple, ou l'histoire d'une vie racontée pour
un cercle d'amis, ou encore un livre publié à compte d'auteur. Nous vous en offrons des
comptes rendus au même titre que ceux des fonds d'archives.
LETTRES DE LA FAMILLE BOISSEAU 1944 CA35
En mai 1944, Albina quitte Baie Comeau pour Montréal avec sa fille aînée, Liette, laissant derrière
elle son mari et ses trois autres enfants. Elles doivent s'éloigner de cette petite ville où tout se sait car
Liette, à 19 ans, est enceinte et sa grossesse doit être cachée. Dans la vingtaine de lettres d'Albina à
son mari, on suit l'état de Liette, les soucis que son état cause à sa mère, avant et après son
accouchement.
À Baie Comeau, c'est l'évêque Mgr Labrie, ami de la famille, qui apprend la nouvelle à son père car
sa mère n'a pas osé lui en parler. Dans une lettre écrite à Liette, son père assume : « La vrai faute de
tout ceci appartient donc à tes parents et, pour ma part, j’en prends toute la responsabilité ».
Et de lui exposer quatre options : le mariage, la mise en pension dans une crèche, l'adoption,
l'adoption par les parents [lui et sa femme].
Au même moment, Albina écrit une lettre de récriminations. Tout d'abord de les avoir
amenés « dans ce maudit pays, quand tu savais si bien que c’était nullement l’endroit des
enfants de l’âge des nôtres ». Elle lui reproche son laxisme, d'avoir laissé les enfants « faire à
leur goût ».
Mais elle continue à lui écrire « Mon cher mari » et lui de répondre « Ma chère femme ».
Liette entre à la Maternité catholique de l'Hôpital de la Miséricorde le 8 juin et accouche un
mois plus tard : « elle est comme au couvent, pas libre ». De son côté, Liette semble s'y
plaire. Les lettres d'Albina, plus d'une fois par semaine, suivent la grossesse de sa fille, son séjour à
la Miséricorde et les semaines qui suivent jusqu'à leur retour à Baie Comeau en novembre, sans le
bébé laissé aux soins des religieuses.
À cette époque où la maternité hors du mariage était un objet de scandale, où les sœurs de la
Miséricorde offraient un endroit où disparaître pour dissimuler son état, presque chaque lettre de la
mère reviennent sur la nécessité du secret et sur la peur des commérages. Ainsi, elle n'enverra pas un
télégramme à son mari pour lui annoncer la naissance du bébé car on ne peut compter sur la
discrétion du télégraphiste « quand j’ai pris tant de précaution jusqu’à présent pour que
personne ne le sache ». Et recommande même à son mari de boire sa bière à la maison car
quand il s’enivre, il parle trop. « Le malheur qui pèse sur chaque membre de notre famille
doit être étouffé », écrit-elle en juillet, un mois après la naissance du bébé.
L'autre question qui la préoccupe beaucoup est l'argent. Elle et Liette dépendent de ce que le
père leur envoie. Elle lui demande de payer un surplus à la Maternité de la Miséricorde pour
que Liette quitte le dortoir que partagent 60 pensionnaires, pour une chambre à trois, même
si Liette ne se plaint pas et dit aimer faire de menus travaux avec ses compagnes. Il ne se fait
pas prier et envoie un chèque. À sa sortie, deux mois après l'accouchement, il faut payer des
médicaments et consulter des médecins pour un problème de dos. Les médecins la prennent
en pitié: un la voit gratuitement, un autre ne charge que 3$ pour une consultation de 10$.
Toutes ces lettres renseignent sur les relations entre une mère et sa fille, une grossesse hors
mariage, l'importance d'une institution comme la Maternité de l'Hôpital de la Miséricorde,
la situation économique des femmes dépendantes de leur mari, et la mentalité d'une époque
prompte à condamner celles qui avait « fauté » avec un homme qui, lui, n'est jamais
mentionné dans toutes ces lettres.
Pendant ces sept mois passés à Montréal, il nous manque la version de la première
concernée, Liette. Elle ne nous apparait que dans le regard de sa mère. Quant à la situation
que présente Albina à son mari, elle est filtrée par l’intention de celle qui écrit : veut-elle
rassurer son mari ou parfois le culpabiliser?
Les deux femmes furent de retour à Baie Comeau pour célébrer les Fêtes en famille. Liette
refera sa vie, car telle était l’intention en dissimulant une grossesse et une naissance à la
Miséricorde. Elle se mariera quelques années plus tard et aura 12 enfants.
CITATION
Si elle se rend aux désirs de la Mère de la direction, elle sera très bien. Pas de rouge
aux lèvres et aux ongles. Puis à partir du jour qu’elle commencera [à travailler] il
faudra plus qu’il soit question du bébé pour lui faire complètement oublier ce triste
passage de sa vie.

EN VRAC
Il se publie chaque mois au Québec plusieurs récits autobiographiques. On remarque ceux-
ci :
Bacon, Joséphine, Les vertèbres de Joséphine. Montréal, Mémoire d'encrier, 2026.
Cardinal, Jacqueline, La petite fille de la rue Saint-Christophe : autobiographie. Montréal,
les Éditions Histoire Québec, Société d’histoire d’Outremont, 2025.
Dawson, Nicholas, Vida. Journal de la peur. Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2026.
Loubert, Huguette, Au fil de ma vingtaine. 2024.
Denis, Raymond, 1885-1965, Une histoire des Franco-Canadiens des Prairies, 1910-1962 :
Mémoires de Raymond Denis, édition critique par Pierre-Yves Mocquais. Québec,
Septentrion, 2025.
Ghazal, Ruba, avec la collaboration de Sandrine Bourque, Les gens du pays viennent aussi
d'ailleurs. Montréal, Lux, 2025.
Lapointe, Lisette, De combats et d'amour : mémoires, préface de Jean-François Nadeau.
Montréal, Éditions de l'Homme, 2025.
On peut retrouver une liste complète des publications sur le site de la BAnQ :
https://www2.banq.qc.ca/ressources_en_ligne/bibliographie_quebec/2026-01-
janvier/vm9029485673324436500.html
CONSEIL D'ADMINISTRATION des APM
Maud Bouchard-Dupont, historienne
Barbara Creary, avocate
Sophie Doucet, historienne
Marthe Léger, archiviste
Andrée Lévesque, historienne
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