Le Bulletin des APM

Volume VII, numéro 1, printemps 2017

Cette année encore les APM célébreront la Journée internationale des archives le 9 juin par des lectures de textes tirés de nos archives. Les textes porteront sur des événements qui ont marqué l'histoire du Québec : Expo 67, les Événements d'octobre 1970, la tempête de verglas, le référendum de 1995. Deux comédiennes et deux comédiens nous prêtent généreusement et bénévolement leur talent pour cet événement qui se tiendra à l'Union des écrivains et écrivaines québécois, au 3492 avenue Laval (Carré Saint-Louis), de 17h30 à 18h30. Nous en remercions l'UNEQ qui nous prête la salle et l'équipement.

Parmi nos récentes acquisitions, signalons le fonds Lucien et Lucile Maheu-Pépin. Lucile Maheu-Pépin travaillait aux Presses de l'Université de Montréal, le notaire Lucien Pépin était aussi un critique d'art et entretenait une correspondance avec plusieurs artistes québécois. Le fonds sera traité d'ici un an.
Des dépositaires continuent d'ajouter à leur fonds déjà créé. Des fonds qui, au début, ne contenaient qu'un journal, renferment maintenant de la correspondance, alors que d'autres s'enrichissent des écrits de membres de la famille et deviennent des fonds consacrés à une famille plutôt qu'à un seul individu. Parmi ces récentes additions, mentionnons les fonds Adelaide (APM17), Famille Joseph (APM27), Famille Parent-Lessard (APM41), Famille Savoie-Boisvert (APM39), Florilège (APM45), Serge Lafrance (APM16), Pagesy (APM31), Raymonde Proulx (APM35, et Thomas G. Salomon (APM34).

De plus, les Archives Passe-Mémoire sont fières de s'associer aux célébrations du 375e en marrainant l'exposition « 'Lutter c'est vivre'!!! Éva Circé-Côté, libre penseuse montréalaise : une vie, des histoires à raconter, une œuvre vivante toujours d’actualité » à la Maison de la Culture Notre-Dame-de-Grâce, du du 18 novembre 2017 au 28 janvier 2018. L’exposition a été conçue par Danaé Michaud-Mastoras et subventionnée par la Société des fêtes du 375e de la Ville de Montréal. On y exposera des lettres, des photos et des tableaux de Circé-Côté ainsi que des enregistrements sonores qui rappelleront ses principales réalisations.

http://www.375mtl.com/programmation/lutter-cest-vivre-eva-circe-cote-139/.

 

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LA RELIGION

On connait l'importance qu'a eu pendant trois cents ans la religion catholique et du clergé au Québec. Si aujourd'hui quand on parle de religion sur la place publique c'est surtout de celle des Autres, il n'en fut pas toujours ainsi. En lisant les écrits personnels, surtout les journaux intimes déposés aux APM, on se rend compte à quel point la religion catholique imprégnait la vie quotidienne et que plus on remonte dans le temps plus sa présence était hégémonique à Montréal jusqu'aux années 1960 environ, et plus tard dans les régions rurales. Les écrits personnels retracent la sécularisation du Québec et nous permettent de suivre le déclin de la pratique religieuse et de la soumission à l'Église. Les prières à divers saints auxiliaires – Antoine pour les objets perdus, Roch pour les maladies contagieuses, Jude pour les causes désespérées, la Sainte Vierge pour tout – donnent une idée du mélange de superstitions et de piété entrelacées qui a longtemps eut cours.
Le journal spirituel est une des formes les plus anciennes du genre autobiographique, soit pour écrire ses péchés avant d'aller à confesse, soit pour noter ses pensées mystiques sous la férule d'un directeur de conscience. La coutume a persisté jusqu'à récemment et les APM possèdent le journal d'une femme du XXe siècle qui n'a été déposé qu'après avoir reçu l'approbation de son directeur spirituel (APM23, Marie-Élizabeth Lanctôt).
Dans un registre plus terre à terre, les diaristes rapportent la présence du curé, les retraites et les visites paroissiales, ainsi que l'intervention du prêtre lors de la mort. On peut suivre dans le temps les questions qui concernent les fidèles et quelques citations tirées des archives témoignent de la foi, du doute mais rarement de l'indifférence des diaristes. Si toutes les références sont au catholicisme québécois, ceci reflète le contenu des fonds qui ont été confiés aux APM. Pour enrichir et diversifier notre collection, nous invitons les gens de toutes religions, de toutes origines, à déposer leurs écrits personnels aux APM.
 

EXTRAITS D'ARCHIVES SUR LA RELIGION :

« Un jour, Monsieur le curé annonça une retraite dans la paroisse. Les Pères Dominicains en furent les prédicateurs. Au cours d'un sermon, le Père demanda aux gens pour s'abonner à leurs annales 'Le Rosaire', qu'il y avait beaucoup de prières aux intentions des abonnés. Après la messe, je suis allée voir le Père Henri Martin, O.P., et lui demanda de prier pour mon bébé en lui expliquant ce dont il souffrait. Il m'a dit : « Je penserai certainement à lui à ma messe et vous, abonnez-vous au 'Rosaire' et priez bien la Sainte Vierge. Je vous assure que ça va revenir. » J'ai payé la revue et ai promis de payer tant que je le pourrai pour lui. J'ai demandé à la Sainte Vierge de le guérir, et cela avec ferveur car je ne vivais que pour lui maintenant. Elle a écouté mes prières, car le petit n'a plus de bronchite ». A. Joncas Pelletier, 1922, p. 56-57. (CA13).
« La retraite se continue mais ce n’est pas encourageant car d’après lui nous sommes toutes damnées ». Gisèle Charbonneau à Jean Tardivel, 23 février 1945. (APM38)
« Noël, jour de divine farce. Si la religion catholique a de beaux mythes, elle en a d’un enfantillage étonnant. Elle capitalise tout ce qui peut l’être, ainsi la lutte contre le communisme entreprise par les nations démocratiques, bien qu’elle-même soit fasciste. » Gilbert LaRue, 25 décembre 1948. (APM19)
« J'ai découvert un Claudel neuf, jeune, catholique, humain. C'est merveilleux de lire ces poèmes-là. On sent sa piété augmenter sa confiance envers Dieu aussi. Quelle façon de nous présenter les saints, et les sacrements et le chemin de croix.! Ce n'est pas du sentimentalisme religieux, c'est une foi virile, sincère et pleinement vécue. Ah! Être ainsi!?!?!!.. ». M.P., Écoute ma fille, P. Claudel, 1952. (APM21)
« Côté spirituel, c’est le père Noël de ma vie. Je ne suis ni allée à la confesse, ni allée communier. Au début de la messe, je me suis aperçue que ce n’était pas la messe de minuit d’avant. J’ai eu, non sans pincement de cœur, cette réflexion : c’était si beau lorsque j’avais 6 ans et que j’étais naïve et sans soucis. Je n’ai pas écouté ma messe avec piété mais j’ai tout de même dit une prière, qui du moins a été dite du fond de mon cœur : Jésus, ce soir, vous venez au monde, c’est ce qu’on nous dit, je veux y croire, aidez-moi ». Journal de Justine, 26 décembre 1961. (APM27)

 

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COMPTES-RENDUS
de fonds déposés aux APM

APM 45 FLORILÈGE

Le journal intime tient une place importante dans la vie de Florilège : « J'écris d'abord, sinon exclusivement, pour moi-même, et écrire m'aide aussi à penser ». (3 janvier 1981) En 1967, à 22 ans, il commence à lui livrer ses confidences, ses états d'âme et ses rencontres. Dix ans plus tard, il écrit : « J'ai la ferme volonté de continuer mon journal. C'est pour moi l'occasion d'une réflexion nécessaire. Si je ne m'impose pas l'obligation d'y écrire chaque jour, je veux toutefois m'imposer d'y écrire ce qui marque ma vie 'ordinaire', ce qui fait mes joies et mes peines, ce qui me passionne et me désole ».
Né en Gaspésie, Florilège est venu à Montréal poursuivre des études en théologie, en philosophie et en anthropologie et il y poursuivra une carrière d'enseignant, de contrat en contrat, entrecoupée de période de chômage.
À 30 ans, il est prêt à assumer ce qu'il appelle son « orientation affective particulière » mais, profondément croyant, il éprouve des difficultés à concilier son homosexualité et son attachement à sa religion. C'est ainsi qu'après les espoirs suscités par le Concile du Vatican, lorsque l'Église tarde à s'ouvrir à l'expression de toute sexualité, il en éprouve une grande déception. Sa vie demeure une longue quête d'affection marquée par une grande solitude, entrecoupées de rencontres successives, fugaces et décevantes.
Pendant un an, Florilège est coopérant au Sénégal. Devant les rapports entre blancs venus des pays qu'on dit développés et les Sénégalais, il garde son sens critique et rentre à Montréal désabusé : « J'ai donc décidé de poser un geste d'honnêteté et de fierté envers moi-même et envers les Sénégalais : rentrer au Québec à la fin de la présente année scolaire » (13 avril 1973). En 1973, il écrit une sévère critique de la coopération internationale. Florilège voyagera aussi en Tchécoslovaquie, en Angleterre, en France et à New York et confiera ses impressions à son journal..
Mélomane averti, la musique lui est essentielle et demeure, écrit-il, la compagne de sa vie. Elle occupe ses « quelques heures libres d'angoisse et de culpabilité » et « a grandement contribué à calmer mes angoisse existentielles ».  La littérature lui est aussi une fidèle compagne, de Hans Küng à Pablo Néruda en passant par Gaston Miron, son journal est émaillé de citations.
Après avoir vécu plusieurs mois tiraillé par la peur du sida, le verdict tombe en juin 1986, « le plus beau mois de l'année ».  Les dix années suivantes sont une longue descente aux enfers, physique et psychologique, marquée par la hantise d'une mort prochaine, le désespoir et la tentation du suicide.

EXTRAITS du journal de Florilège

« Je ne suis que trop conscient des ambiguïtés de ma présence ici en Afrique. Je marche, la tête haute! Sur les traces des colonisateurs... Notre présence retarde l'identification du véritable problème : l'exploitation des pays africains par les étrangers, dans le cas présent, les blancs, français dans la majorité des cas. Peut-on bien longtemps vivre en discontinuité avec ses meilleurs principes de vie ».
17 décembre 1972

« Le silence appelle la musique
Comme un homme seul attend son compagnon » 3 mars 1980

« Profiter du démon pendant qu'il est encore midi ». 20 janvier 1989

« Je dérive. Dériver c'est descendre un courant qu'on ne contrôle pas ». 1995

 

Andrée Lévesque

 

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APM40 Fonds Arthémise TURCOTTE
 

Dans un carnet minuscule, Arthémise Turcotte rédige son Petit Mémoires pour 1897. Il débute le 1er janvier et se termine un an plus tard par le mot « Amen ». La diariste a 27 ans et habite à Grand-Isle dans le Lac Champlain. Née en 1870 à L'Assomption, Yamaska, dans une famille modeste de cultivateurs, elle a brièvement été membre de la Congrégation de Notre-Dame, comme en fait foi une lettre envoyée à sa mère en 1894.
Presque chaque jour, Arthémise note ses occupations : les travaux domestiques, le lavage et le repassage, le ménage du samedi ; la visite, - le curé, la parenté, le médecin - qui vient jouer aux cartes et parfois reste la nuit ; et les maladies qui trop souvent affectent les gens de l'île. Mais la vie n'est pas confinée à la maison, on fréquente les voisins des autres village de l'île, à Keeler's Bay et South Hero, et le magasinage se fait à Plattsburgh, accessible  en voiture sur la glace en hiver et par bateau en été. Arthémise visite aussi une amie à Cohoes, ville du textile où elle a habité pendant son enfance.
La religion et la musique jouent un rôle important dans la vie de tous les jours. La jeune fille est pieuse, fait part de ses prières et de ses visites à l'église. Musicienne, elle chante aux offices religieux et dans les soirées de famille.
À 27 ans, Arthémise est en âge de se marier :  prétendants et cavaliers défilent à la maison et elle a même deux demandes en mariage. On suit de semaine en semaine la préparation de son trousseau pour convoler avec Édouard, mais cette fréquentation n'aboutira pas, ni celle de Georges ou d'Arthur. Elle est toujours  célibataire à la fin de l'année et ne s'en plaint pas.
 Arthémise Turcotte retournera vivre à L'Assomption et, en 1906, elle épouse Roger Raynault à Saint-Gérard-de-Majella (aujourd'hui fusionnée avec la ville de L'Assomption). Ils auront cinq enfants. Elle décède en 1952 et est enterrée à Saint-Gérard-de-Majella.
Le fonds Arthémise Turcotte comprend aussi quatre lettres à ses enfants.

EXTRAITS du fonds Arthémise Turcotte :
« La demande [en mariage] est faite à la famille après le déjeuner. On reste stupéfaits, surpris, comme électrisés, sauf moi qui ai pris la poudre d'escampette en haut. Le demandeur est devenu rouge, bleu, blanc. C'était à la fois comique et tragique ». 8 février 1897

« Je vais essayer avec le secours de votre grâce Ô Dieu de me mortifier dans mes paroles, de mortifier mes goûts, mortifier mon corps à l'exemple de notre aimable Seigneur passant quarante jours dans le désert à jeûner pour expier mes péchés ». Mercredi des Cendres, 3 mars 1897.

« Mon Dieu, donnez-moi du courage, bannissez de mon cœur cet esprit d'indépendance, donnez-moi plus d'humilité, de soumission, de patience de charité... Pardonnez-moi Jésus pour tout le mal que j'ai fait au cours de l'année... Amen ». 1er janvier 1898

Andrée Lévesque

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                                                                           VOS LECTURES

Gregory BAUM, Et jamais l'huile ne tarit, Montréal. Fides, 2017.
Celui qui s'est d'abord appelé Gerhart Baum est né à Berlin en 1923, dans une famille de culture protestante et d'origine juive, complètement assimilée à la culture allemande. À 16 ans, frappé par les lois racistes de Nuremberg, l'adolescent se réfugie en Angleterre. En 1940, il sera interné comme ressortissant allemand et sera expédié dans le camp d'internement de Farnham, puis à Sherbrooke. Enfin il fera des études en mathématique et en physique à l'Université McMaster et à l'Université de l'Ohio. En 1946, après la lecture des Confessions de saint Augustin, il se convertit au catholicisme et un an plus tard entre dans l'ordre des Augustins.
Baum poursuit des études en théologie à Fribourg où il soutient une thèse sur  l’œcuménisme. Cette thèse est remarquée à Rome et en 1960 le pape Jean XXIII l'invite à travailler en tant qu'expert au Secrétariat pour l'unité des chrétiens pour le Deuxième Concile du Vatican. Le jeune théologien relate toute l'effervescence du Concile où il a directement participé au renouvellement de la doctrine de l'Église, au changement de paradigme dans la pensée catholique, non seulement sur la question de ses relations avec les autres églises chrétiennes mais aussi avec les religions non-chrétiennes, et sur la réorientation de l'Église en faveur de la liberté de religion. Désormais, toute la vie de Gregory Baum sera marquée par l'esprit de réforme du Concile.
La pensée de Baum est en constante évolution, à l'avant-garde des courants progressistes qui marquent l'Église depuis les années soixante telle la théologie de la libération, avec son « option préférentielle pour les pauvres » et tous ceux qui se retrouvent « à la base et à la marge » de la société. Sa vie intellectuelle comme sa théologie est en constante évolution. Qu'il s'agisse de sa découverte des écrits de Karl Polanyi dans les années 80, de sa défense de droits des  Autochtones, de sa sympathie pour les Palestiniens et les Musulmans, de sa compréhension du mouvement souverainiste,  ou de son intérêt récent pour Fernand Dumont, on suit un esprit universel, ancré dans son époque, à la poursuite de la connaissance et de la justice.
L'approche critique est omniprésente – ses études à la New School à New York et l'École de Francfort on laissé leurs marques. Ainsi, Baum reconnaît que chaque sujet montre aussi sa face cachée. Pour ne prendre qu'un exemple : abordant la responsabilité allemande des atrocités nazis, il s'interroge, expose les différentes interprétations, pour enfin donner sa propre position. Car il ne recule devant aucune controverse : les théologiens priseront ses discussions du panenthéisme et de la présence divine toujours inspirées d'Augustin, alors que les critiques sociaux retiendront son engagement pour la justice sociale et les minorités.
C'est au sujet de la position de l'Église sur la sexualité qu'il en viendra à quitter la prêtrise à la suite d'un article, en 1973, proposant une plus grande ouverture envers l'homosexualité.
Aujourd'hui, Gregory Baum exerce son esprit critique sur toutes les questions d'actualité : le suicide assisté (plutôt favorable), l'industrie militaire (vilipendée), le néolibéralisme (combattu), Québec solidaire (il y adhère).
Son parcours théologique, en vingt-cinq chapitres, est suivi d'entretiens avec son ami Philip McKenna dans lesquels Baum  ne craint pas de répondre à des questions plus personnelles sur  ses engagements intellectuels politiques et sur sa vie intime.
Parmi les grands thèmes abordés dans son autobiographie, retenons « l'enrichissement réciproque des identités multiples ». Baum est un apôtre du dialogue qu'il s'agisse de positions théologiques comme d'engagements politiques. Éternel optimiste, Baum se compare à «  la veuve de Sarepta, qui échappe à la famine parce que son huile ne tarit pas ».
 

CITATIONS
« Je recommande quatre formes d’engagement social aux personnes conscientes de l’urgence de la situation: i) promouvoir une culture critique en recourant aux arts et à la littérature pour proposer des valeurs alternatives, ou en adoptant un style de vie simple; ii) participer à des mouvements sociaux réformistes ou radicaux ; iii) appuyer la vision des Nations Unies et exiger le respect du droit international ; et iv) s’engager dans le développement communautaire et l’économie sociale ». P. 259
 

« Je ne suis pas emballé par les efforts que font les évêques canadiens pour protéger et sauver des vies humaines en se concentrant sur les décisions personnelles que sont l’avortement et le suicide, sans contester les assassinats collectifs qui surviennent dans les guerres et les interventions militaires. Les évêques canadiens n’ont pas jugé que la présence militaire canadienne en Afghanistan méritât une réflexion éthique d’un point de vue catholique. Alors qu’ils parlent d’autorité contre l’avortement et le suicide, ils ne dispensent aucun enseignement éthique sur l’industrie de l’armement, sur la production et le commerce des armes, sur les instruments de destruction massive ». P. 267-268.
 

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Monique BRUNET-WEINMAN, dir., Le souffle et la flamme, Marie-Alain Couturier au Canada et ses lettres à Louise Gadbois. Montréal, Septentrion, 2016.

La correspondance est reconnue comme un moyen souvent utilisé en littérature  pour sonder l’intimité du sujet afin de nous le rendre plus proche et surtout pour nous permettre d’apprécier le climat d’une époque et  les moments qui l’ont marquée. 
Le dernier livre de Monique Brunet-Weinmann Le souffle et la flamme en est un bel exemple. Après une biographie passionnante d’Alain-Marie Couturier, l’auteure a ajouté sa correspondance avec une amie de Montréal, Louise Gadbois, artiste peintre de Charlevoix rencontrée chez Borduas en 1941. Tous deux sont impliqués dans le renouveau culturel  qui a changé le paysage culturel de Montréal.                                         
Le père Alain-Marie Couturier, moine dominicain français, arrive à New York en 1939 pour prêcher le carême dans une  paroisse catholique et, son devoir terminé, il accepte l’invitation de l’Institut franco-canadien à Montréal d’y donner des conférences. Le père Couturier est déjà une sommité en art sacré en France. Il est peintre et verrier, il a restauré et décoré des églises, installé des vitraux un peu partout en Europe. Son projet de vie le pousse vers la (re)naissance de l’art sacré partout où l’on prie! De plus il est habité par l’idée fondamentale que le lien entre le public et les artistes doit être rétabli afin d’ouvrir l’art à la modernité.
À Montréal, il est professeur à l’ École des Beaux-Arts et à l’École du meuble où il développe sa profession de foi qui, malheureusement n’est pas toujours bien accueillie. Mais le père est ferme dans ses convictions, son discours est persuasif et sa vaste expérience impressionne ses auditeurs. Les «  grands », Borduas, Lyman et Pelland qui œuvrent à Montréal et qu’il fréquente,  sont séduits et n’hésiteront pas à former un front commun qui signera le Refus global en 1948. Durant son séjour, il correspond avec  Louise Gadbois, installée depuis peu avec son mari et ses enfants à Montréal. Leurs lettres, abondantes et bavardes, nous les présentent comme de bons amis qui se racontent. Ils échangent  leurs petits bonheurs et autres gentils potinages qui nous les rendent bien sympathiques. Les multiples voyages du père Couturier alternent avec les scènes de la vie mondaine de Louise Gadbois. Le père est un infatigable  bourlingueur, doué d’une énergie débordante, qui se promène d’une université américaine à une autre, dans les groupes littéraires où il donne des conférences là où on le réclame.  Son rapport d’activités émaille les lettres adressées à madame Gadbois dont la maison est devenue son point de chute entre ses escapades et ses nécessaires retraites. Et pourtant, il trouve le temps de créer et on lui est reconnaissant d’avoir laissé dans nos églises et nos musées quelques unes de ses œuvres inspirantes.
L’auteure a alterné les lettres du père avec des pages du journal personnel que Louise  tenait avec minutie. Elle y relatait ses sorties quotidiennes, heure par heure, ses visites dans les musées, ses rencontres avec des amis artistes dans les soirées mondaines. Souvent inquiète de son talent, elle demandait conseil au père. « Soyez vous-même, faites toujours ce qui vous plaît » lui a-t-il écrit. Elle a fait son portrait, un moment de grande émotion, lui a-t-elle écrit.
La guerre est terminée, Couturier retourne en France mais continue la correspondance avec sa fidèle amie.  Il la tient au courant de ses réalisations, des restaurations d’églises dévastées pendant la guerre,  des créations de vitraux, et d’émaux avec Léger, Chagall, Braque. Il collabore à tous les niveaux avec le peintre Matisse qui a conçu et réalisé la chapelle de Vence, inaugurée le 21 juin 1951.
Une maladie dégénérative, la myasthénie, se déclare en mai 1953. Il ne peut plus écrire, il dicte sa dernière lettre à Louise le 23 novembre 1953. Il n’écrira plus et il meurt le 8 février 1954 à l’âge de 57 ans. 
Le  Souffle et la flamme est un beau livre, abondamment illustré des œuvres en couleur de Louise Gadbois et du père Couturier avec en prime une analyse fouillée des tableaux signée par Madame Brunet-Weinmann, elle-même historienne d’art. Un grand plaisir pour tout amateur d’art et d’histoire, tant pour repenser le moment historique de 1948 que pour suivre cette correspondance pleine de mouvement et de créativité. On n’oubliera pas le père Couturier.

CITATIONS
« La fonction de tout art consiste à briser l’espace étroit et angoissant du fini dans lequel l’homme est enfermé ». Couturier, p. 343.

« Il faut être sévère pour soi-même et tout engager sur son propre instinct. Tout risquer mais sur une certaine route que nous sommes absolument seuls à pouvoir connaître. Et dont le terme d’ailleurs nous échappe presque toujours, à nous-mêmes, en raison des caractères propre de l’art de notre temps.  Même Picasso dit : 'Je ne cherche pas, je trouve'. » (Couturier,  New York, 17 juin 1942,  p.193)

« Les gens ne comprennent guère ce que c’est que la peinture et quel enchantement elle peut donner à ceux qui l’aiment. Je vois beaucoup Dali ces temps-ci. Vous savez combien je suis curieux de ces psychologies des vrais artistes : quelques réserves que l’on ait à faire sur tel aspect de leur œuvre, c’est encore eux, consciemment ou non, qui sont les vrais témoins, les seuls témoins du mystère ». Couturier, New York, Toussaint 1941, p. 187.
Jeanne Maranda

 

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EN VRAC

Je ne peux manquer de vous signaler un extrait du beau fonds Judith Jasmin à la BanQ. Pour voir son journal à 12 ans allez à : http://blogues.banq.qc.ca/instantanes/2017/03/08/judith-jasmin-1916-1972-confidences-de-jeunes-annees/  Il faut remercier l'archiviste Marthe Léger pour ce travail.
 

Les lettres sur papier, dans une enveloppe affranchie par un timbre (et non une vignette anonyme), livrées par le facteur, sont devenues exceptionnelles. On nous demande souvent si nous acceptons les courriels. Nous vous conseillons de faire un tri, une correspondance avec une personne proche par exemple, et de les imprimer. Pour voir comment les archives de l'Université Princeton ont géré 100 000 courriels, regardez ce vidéo en français :  https://www.youtube.com/watch?v=kMld3IzPnm4&feature=youtu.be

Dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal, le Musée McCord, consacré à la vie montréalaise, entreprend un projet de numérisation de 36 fonds d'ici juin 2018. « Nos familles, quelles familles! Trois siècles d'écrits et d'histoire du Québec » est soutenu par la compagnie Financière Sun Life et mettra en valeur les archives textuelles de plusieurs familles de Montréal.

Nous saluons le dépôt des archives de Jeannette Bertrand à la BanQ. Voir https://www.youtube.com/watch?v=TpamMtnxDW8&feature=youtu.be

Le Québec peut s'enorgueillir de ses nombreuses sociétés historiques régionales et de leurs publications. Il faut saluer l'initiative de la Société d'histoire de Magog qui recueille les témoignages, écrits, oraux et audio-visuels, de ses enseignantes et enseignants. http://www.histoiremagog.com/temoignage-education/

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