Le Bulletin des APM

Volume III, numéro 2, novembre 2013

L’APM n’est pas seulement un endroit où on dépose ses écrits ou ceux de ses proches, c’est aussi un lieu de consultation car les documents d’archives sont là pour être partagés. Les étudiantEs, en histoire surtout, viennent y trouver des sujets à explorer. Ainsi, Rémi Marquette, de l’UQAM, rédigera son mémoire de maîtrise sur le soldat Laurent Melançon dont nous possédons la correspondance de 1942 à 1945. Pierre Rouxel, du Groupe de recherche sur l’écriture nord-côtière du Cégep de Sept-Îles et codirecteur la revue Littoral, s’intéresse particulièrement au journal d’Anna Belle Beaudin, elle aussi de la Côte-Nord. L’historienne Stéphanie Lanthier est venue consulter des écrits de femmes pour une recherche pour l’Office national du film.

Grande nouvelle de l’APM : Sophie Doucet, de notre conseil d’administration, a créé une page Facebook qu'elle garde à jour régulièrement. Si vous êtes déjà sur FB, on vous invite à aller sur notre page Archives Passe-Mémoire pour les toutes dernières nouvelles.

Depuis notre dernier numéro, en avril 2013, les APM se sont enrichies de huit nouveaux fonds : Raymonde Proulx, une enseignante autrefois religieuse, auteure, a donné le manuscrit de son autobiographie ainsi que des écrits personnels. G.B. (pseudonyme), enseignante qui a vécu à Montréal, La Tuque et Gatineau nous a légué une grande quantité d’écrits personnels. On a aussi accueilli les journaux personnels de C.V (pseudo). La famille Charbonneau-Tardivel nous a remis les lettres échangées par Gisèle Charbonneau et Jean Tardivel de 1943 jusqu’à leur mariage en 1946. Nous avons reçu la correspondance entre l’artiste et archiviste Denis Lessard et l’artiste suisse Denise Emery, de 1993 au décès de celle-ci en 2012. Dominique Boisvert a donné son journal personnel et plusieurs textes rédigés entre 1959 et 2012. Lionel Carmel a offert une courte autobiographie ainsi que la biographie de ses parents adoptifs. Nous avons demandé une nouvelle subvention à Bibliothèque et Archives nationales du Québec pour faire traiter ces fonds.

Ce sixième Bulletin a pour thème le genre. On y trouve deux comptes-rendus de fonds, dont un de l'archiviste belge Annaëlle Winand que nous remercions ici pour son travail de bénévole aux APM, ainsi que deux comptes-rendus d'autobiographie par Maud Bouchard Dupont et par Lucienne Losier.

 

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LE « GENRE » DES ÉCRITS SUR SOI

À la fondation de l’APM, je m’attendais à ce que presque tous les documents soient écrits par des femmes : ce sont elles qui, en général, écrivaient les lettres personnelles (les lettres d’affaires étant longtemps laissées aux hommes). On imagine des jeunes filles penchées sur leur journal intime, mais rarement des hommes. D'autre part, ceux-ci écrivent surtout leur autobiographie : il est significatif qu’au Québec presque aucune autobiographie de femme n’a été publiée avant 1965. Il faut une certaine confiance en soi, un sentiment d’avoir eu une vie intéressante, pour oser la publier. C’était rarement la perception de soi qu’éprouvaient les femmes.

J’ai été agréablement surprise de voir des hommes confier leur journal intime à l’APM, mais il reste que les écrits sur soi les intéressent peu, ce qui reflète une culture où l’introspection et l’écriture intime sont le plus souvent des activités considérées féminines. Aujourd’hui, sur les 27 premiers fonds, on en relève 17 écrits par des femmes, 4 par des hommes, et 6 fonds de familles, c’est-à-dire contenant des écrits de femmes et d’hommes d’une même famille.

Les écrits de soi et sur soi sont un genre en littérature, mais ont-ils aussi un genre ? Sont-ils masculins ou féminins ? Ce n’est pas tant le style d’un texte qui trahit le sexe de son auteure, mais plutôt le contenu : ayant rarement une expérience commune, surtout avant 1940, chaque sexe témoignera d'un vécu différent. Comme le genre s’apprend et n’est pas inné, et que, jusqu’à récemment, filles et garçons se voyaient attribuer une éducation, des qualités et des rôles différents, les journaux intimes et la correspondance sont révélateurs du processus d’apprentissage des qualités féminines et masculines et parfois des efforts pour s’y soustraire. Or les attributs de chaque sexe changent dans le temps et les écrits intimes contribuent à retracer ces transformations. Dans l’intimité de leur journal, des femmes expriment parfois le rejet de leur condition féminine avec toutes les inégalités qui s’y concentrent, ou elles disent simplement leur résignation.

Les hommes parlent moins de la construction de leur masculinité, sauf les homosexuels à qui on a imposé des qualités auxquelles ils étaient réfractaires.

Les Archives Passe-Mémoire recèlent des exemples de chaque cas. Anna Belle Beaudin raconte ses accouchements ce qu’aucun homme ne peut faire. Gilberte Laroche, qui a élevé 14 enfants à Montréal, s’adresse à sa fille quand elle écrit : « Monique, je vais te dire quelque chose que je ne dis pas souvent – je suis peut-être une grand-mère dénaturée mais je n’ai jamais ressenti le sentiment que plusieurs femmes m’avaient expliqué – qu’on aimait toujours nos petits-enfants plus qu’on avait aimé les nôtres. Je ne comprends pas ça. On ne peut pas aimer plus que nos enfants – les petits je les aime beaucoup, mais autrement, remarque que maintenant qu’ils font partie de ma vie, je ne m’en passerais plus ».

Les homosexuels souffrent particulièrement de la rigidité des rôles sociaux : on a l’exemple, de S. qui se rappelle que son père le traitait de « mauviette » parce qu’il aimait coudre. G.B., écrivant au début des années soixante, trouve sa condition difficile à assumer : « Je suis coupable en restant faible aux yeux de tous ! Surtout à mes propres yeux. Pas de solution ! Je ne suis pas un homme, je ne suis pas une femme ! Et je n’accepte pas l’inversion sexuelle sans remords. Me résigner ? À quoi ? Pourquoi ? »

Pendant longtemps il y a eu un lourd prix à payer pour les personnes qui refusaient ou ne pouvaient se conformer aux attentes attribuées à leur genre. Les filles tom-boys et les garçons « efféminés » ont eu la vie difficile et il faut être reconnaissants envers ceux et celles qui l’ont écrit et qui nous ont légué leurs journaux intimes.

Dans les témoignages comme dans la vie, le sexe et/ou le genre, - assumés, imposés, transgressés, - s'avèrent des déterminants essentiels de l'identité. Les écrits personnels révèlent la relativité des catégories « masculines » ou « féminines », leurs mutations dans le temps et la variété des rapports des individus au genre qui leur fut imposé ou qu'ils ont adopté.

Andrée Lévesque

 

 

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COMPTES-RENDUS

de fonds déposés aux APM

 

APM 22 JC

Journal

 

À travers une série de journaux intimes, JC raconte sa vie de célibataire dans la campagne montérégienne. D'abord sur des feuilles papiers libres, ensuite dans des cahiers qu'elle intitule Au jour le jour, JC rédige avec minutie les faits qui rythment ses journées. Elle détaillera régulièrement cette chronique personnelle de 1966 à la veille de son décès en 2008, s’arrêtant seulement d'écrire lors de voyages ou de séjours à l’hôpital.

Née le 29 décembre 1914, JC vit avec simplicité à Contrecoeur, le village où elle est née et passera toute sa vie. Artisane, fermière, son quotidien se déroule paisiblement : jour après jour, elle note soigneusement les visites qu'elle reçoit, les travaux entrepris dans sa maison, parfois ses repas et ses soucis de santé. Sa nièce vient régulièrement la voir, apportant avec elle anecdotes et coups de mains. JC ne quitte en effet que rarement Contrecœur, mais néanmoins fait participé à deux voyages à l’étranger: l'un de quinze jours au Mexique en 1980, l'autre de plus d'un mois en Europe en 1985. De ces deux vacances, JC ne raconte rien dans ses journaux. Elle évoque néanmoins un « carnet de voyage » consacré au Mexique, malheureusement absent du fonds.

JC aime participer à la vie de sa communauté et se réjouit de chaque invitation, que ce soit dans sa famille, chez des amis ou dans les cercles auxquels elle est inscrite. Elle explique, avec force détails, les préparatifs de chaque réception : qui est invité ou comment elle s'organise pour s'y rendre. Une photo d'elle, prise lors d'un dîner du Cercle de fermières de la région et publiée dans un journal, est d'ailleurs la seule photo de JC présente dans le fonds. Elle y apparaît, déjà âgée, légèrement souriante, accompagnée d'autres dames membres du Cercle.

Très croyante, JC se montre généreuse vis-à-vis de sa paroisse et du diocèse. Membre du diocèse Saint-Jean de Longueuil et de l'église Sainte-Trinité de Contrecoeur, elle conserve toutes les lettres et attestations de remerciements pour ses donations ou encore les certificats de dons (« adhésion au club des 1000 associés »). Elle garde dans ses papiers un cahier « souvenir de ma consécration à Marie » datant de 1928, et également des prières, issues de carnets de prières ou découpées dans des revues.

Une belle découverte accompagne les carnets de JC : un livre de compte de son aïeul comprenant un recensement général 14 janvier 1861, fait par le docteur Cray (1835-1868). Elle semble avoir hérité de ce sens comptable : ses dépenses sont rigoureusement consignées dans des livres de compte personnels, souvent accompagnées de tickets de caisses et autres factures.

Avec le temps, l'écriture de JC devient moins certaine et les thèmes abordés se limitent de plus en plus à son environnement direct. Presque centenaire, elle continue tout de même à recenser les nouvelles qu'elle reçoit de la communauté et de sa famille, notamment les naissances et les décès. Elle semble attacher un intérêt particulier à ces derniers. Un cahier, auquel elle donne le titre L’autre jeunesse : décès des personnes qui ont vécu ici quelque temps complète cette collection de journaux intimes. De son propre aveu, elle perd parfois la mémoire et explique que les journaux et listes qu'elle crée l'aident à se concentrer, à se souvenir et à se rappeler.

À travers ses écrits, JC nous livre une aventure ordinaire, témoignage de la vie d'une femme dans la campagne québécoise des années 1960 à 2008.

 

Extraits

 

« Maman ! » Papa vint près de moi alors que je finissais de laver la vaisselle de notre souper et me dit « Ta mère n’a pas l’ai d’être bien là ». J’en fus surprise et je dis « Elle semble reposer » puis j’allai immédiatement et je trouvai maman les yeux mi-clos…Je constatai que ce n’était pas normal et je couru immédiatement appeler le Dr. D. Il appela l’ambulance et je demandai à monsieur le vicaire R. de venir administrer maman. À 3h10 le téléphone sonna pour nous annoncer la lugubre nouvelle. » 30 avril 1969

Papa a été mal en train encore cette nuit entre 2h30 et 3h30 j’ai dû me lever deux fois pour lui donner des pilules rondes. Cet avant-midi j’ai plié le linge séché à la cave, puis j’ai pu faire tout le repassage. 23 mai 1969

Nous sommes allée chez le docteur lui payer le compte que nous lui devions depuis le décès de maman, soit $40.00. 2 juillet 1969.

J’ai oublié de marquer qu’hier matin à la t.v. à 9h32 j’ai regardé partir le vaisseau spatial Apollo XI en route vers la lune avec 3 hommes à bord, dont 2 devront descendre sur le sol lunaire dimanche. J’écoute à la radio et je vais tâcher de voir à la t.v. ce qu’on nous montrera à ce sujet ». 17 juillet 1969

 

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APM10 Beatrice Ferneyhough (1908-1996)

Journal

 

Ce journal est d’abord celui d’une femme engagée dans la lutte ouvrière qui préfère décrire en détail une réunion plutôt que de parler de son intimité. Nous regarderons ici trois cahiers, rédigés en anglais à différentes époques : celui de 1942; celui de 1976; enfin celui écrit 1993.

Quand Beatrice Ferneyhough entame le premier carnet connu de son journal en septembre 1942, elle travaille pour le Parti communiste du Canada à Toronto. Elle a choisi d’écrire dans un calepin bleu, un « High School Note Book » avec sa devise « Literature is an avenue to glory », devise qui sied bien à la militante de 34 ans qui a obtenu un baccalauréat en littérature anglaise et en histoire et qui publiera plus tard des poèmes et des essais.

Si le premier carnet de Ferneyhough est un journal personnel, c’est rarement un journal intime : on y trouve au début des exercices d’écriture, ce qui pourraient être des brouillons de sketch, de nouvelles ou de pièces de théâtre, rien ne l’indique. Quelques réminiscences, des réflexions sur la politique du Parti, des prises de position féministes. On y apprend beaucoup plus sur ses idées que sur ses sentiments, comme il sied à une activiste constamment impliquée dans des discussions politiques et plongée dans les actions militantes.

Elle réfléchit beaucoup sur la situation des femmes, elle s’interroge sur leur créativité, qu'elle juge aussi essentielle que celle des hommes. En communiste convaincue, elle offre en modèle les femmes soviétiques.

Au cours des ans, Ferneyhough multiplie ses activités : une vie de réunions, de conférences, de voyages, entrecoupée d'exercices de violon, de cours de français (qu’elle suit) et de leçons d’anglais (qu’elle enseigne). Elle écrit sur le mouvement ouvrier et devient recherchiste pour Charles Lipton qui publie The Trade Union Movement in Canada en 1966. Sous le pseudonyme de Catherine Vance, elle publie des essais et, en 1968, une biographie de la militante communiste Bella Hall Gauld.

Après un hiatus de cinq ans, en 1976, elle reprend la documentation de ses activités dans un carnet russe affichant sur la couverture le nom de l’éditeur moscovite: « mezhdou narodnaya kniga », les livres du peuple. Elle vit à Montréal où elle est coordonnatrice de l’organisme pacifiste La Voix des Femmes/Voice of Women. Elle est active dans la Ligue des femmes du Québec, affiliée à la Fédération des femmes du Québec. L’année 1976 est dominée par son voyage en Union soviétique en juillet et août. Fine observatrice, elle décrit les scènes de rue, les expositions, les musées, et à l'époque de Brejnev, elle n'a rien perdu de son enthousiasme pour le pays de la classe ouvrière.

À son retour d’URSS, elle plonge dans la politique québécoise. Elle participe à la campagne électorale provinciale en faveur des candidats communistes qui demandent une révision de l’Acte de l’Amérique britannique du Nord et adoptent le slogan : « Droits nationaux pour les Canadiens Français ». Le 15 novembre elle note simplement la victoire du Parti québécois sans aucun commentaire. Elle poursuit toujours ses activités pacifistes et accepte d’aller travailler au Congrès mondial de la paix à Helsinki pendant toute l’année 1977.

Où est son « moi » pendant ces mois d’intense travail militant? Il transparait à peine dans son journal, mais, malgré cette grande discrétion, la diariste avoue qu’elle doute d’elle et voudrait « améliorer son estime de soi », (octobre 1976).

En 1993, Beatrice Ferneyhough a 88 ans, vit à Vancouver, voyage, revoie ses anciens camarades à Montréal et Toronto, et se préoccupe plus que jamais de la survie de l’humanité menacée par la course aux armements. « The greatest crime against any living being is to deprive them of the means of acting in the interest of their own survival ». Elle suit la politique internationale au jour le jour, - Bosnie, Somalie, Nations-Unies -, elle commente ses lectures, se permet de critiquer le communisme tel qu’implanté en URSS en 1917. Les soixante-dix pages de cet ultime journal, dans un simple cahier à couverture cartonnée, poursuivent l’évolution de sa pensée marxiste avec un minimum de dévoilement intime. On reconnaît ici l’engagement dans la politique de gauche qui accorde toute son attention aux problèmes et aux solutions collectives et où le soi disparaît dans la collectivité.

Beatrice Ferneyhough s’est éteinte en 1996.

 

Extraits

« La connaissance et la pensée seront inévitablement enrichies quand le potentiel artistique et intellectuel des femmes atteindra son expression indépendante. Quand on pourra être femme, ou féminine, dans son comportement, ses idées, son mode d’expression, sans avoir à s’en excuser, sans une peur découlant d’un sentiment d’infériorité, sans douter de la valeur de ses actions, alors toute l’humanité, l’organisation sociale, la culture, etc., atteindra une force et une harmonie nouvelles. La civilisation renaîtra à un autre niveau. Seul le socialisme tient la clef d’une telle émancipation.

L’importance artificielle accordée à la masculinité des hommes, à la virilité, comme l’insistance sur la féminité des femmes, cessera alors de fonctionner avec tout ce qu’elle implique pour la séparation des sexes. Les traits soi-disant féminins des hommes comme les qualités dites masculines des femmes, pourront alors s’exprimer sans inhibition. Ce qui ne vise ni à la suppression du masculin, ni du féminin, mais à la reconnaissance de deux positions identitaires, comme facteurs dialectiques de la vie humaine ». 9 octobre 1942

 

 

Dernière notation dans le journal de Beatrice Ferneyghough : « Quand nous, travailleurs et travailleuses, décidons en masse d’être productifs pour notre propre compte, et cessons de suivre servilement les crétins du marché, nous tous et la terre elle-même vivront une résurrection vers une vie d’abondance. Tant que nous choisirons le dieu contemporain de la richesse, le $, nous demeurerons les idiots des profiteurs du marché. Sommes-nous prêts à inventer quelque chose de mieux ? Aujourd’hui ? Maintenant ? » 1993

 

Andrée Lévesque

Croquis tiré d’un carnet de Beatrice Ferneyhough

 

 

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Vos Lectures

 

Mary Collin-Kavanagh, Femme de gardien de phare, Sainte-Foy (Québec), Kavaska, 2003, 197 p.

Toute personne qui s’intéresse de près ou de loin aux phares et à leur histoire doit consulter une autobiographie sur ce sujet. Mary Collin-Kavanagh (1924-2008) est l’une de ces femmes qui a pris la plume pour raconter sa vie en Minganie et surtout ces vingt-cinq ans au côté de son mari au phare de l’île aux Perroquets. Née en 1924, à Longue-Pointe de Mingan, sur la Côte-Nord, Mary Collin est l’avant-dernière d’une famille de neuf enfants.

En 1948, à la messe de minuit, la jeune institutrice rencontre pour la première fois Robert Kavanagh, un jeune gardien de phare récemment recruté pour travailler à l’île aux Perroquets. Rapidement mariée, Mary déménage au phare où elle apprend à apprivoiser son nouvel environnement, une île solitaire fouettée par les flots et les vents du large. Dans un tel contexte d’isolement, la venue successive de cinq enfants dans la décennie 1950 amène sa part d’inquiétudes, mais aussi de joies. En traçant les contours d’un mode de vie maintenant disparu, l’auteure dessine justement le rôle versatile des femmes ayant vécu et travaillé sur les phares. Appuyée par une riche iconographie, cette autobiographie ouvre une fenêtre sur un volet important de notre histoire maritime tout en relevant plusieurs aspects de la culture et des traditions distinctives de la Côte-Nord.

Au Canada, Flo Anderson, Maggie Boutiler, Billy Budge, Edmour Carré, Henry de Pulyjalon, Evelyn Richardson et Placide Vigneault ont raconté par écrit leur vie sur les phares. Aux Etats-Unis, Connie Scovill Small a également rédigé ses mémoires sur ce sujet. Il ne s’agit pas d’une énumération exhaustive, car nous retraçons seulement les principaux auteurs(es) qui ont été publiés

Maude Bouchard Dupont

 

Flannery O’Connor, L’habitude d’être. L’Imaginaire, Gallimard, 1979, 418 pages. The Habit of Being, traduit de l’américain par Gabrielle Rolin 1984,

Le 16 décembre 2013, la prestigieuse revue New Yorker publiait plusieurs extraits du journal de l’étudiante Flannery 0’Connor (1925-1964). En 1946 (elle a 22 ans), cette catholique dévote osait écrire à son « Dear Lord » tous les jours. C’est dire tout le respect et l’admiration que l’éditeur portait à cette romancière morte à l’âge de 40 ans.

Pour bien connaître cette femme unique, née en Georgie (USA) en 1924, il faut lire sa correspondance dans le livre L’Habitude d’être où quelques 500 lettres de 1948 à 1964 nous la dévoilent dans sa joie de vivre, malgré ses souffrances et ses angoisses. Sa sensibilité lui permettait de saisir le monde autant dans sa splendeur que dans sa déchéance.

Flannery O’Connor est très prisée par les universitaires et les intellectuels, mais peu connue du grand public. Elle a écrit 7 romans –qui lui ont demandé chacun de 5 à 6 ans de travail - et des nouvelles. Son roman le plus connu, La sagesse dans le sang, a été porté à l’écran par le réalisateur John Huston. Elle saisit le climat ségrégationniste du Sud, voit de sa fenêtre des membres du Ku Klux Klan, côtoie les Noirs dont quelques-uns travaillent sur la ferme familiale, tout en observant les petits Blancs misérables de son entourage.

Comment être catholique dévote, mystique, illuminée, et à la fois libre et caricaturiste dans une écriture où elle met en scène des personnages grotesques, violents, tragiques et qui vont à leur propre perte ?

¨Tout romancier doit s’aventurer au delà de son expérience personnelle¨ disait elle.

Dans sa correspondance elle admet que la préparation d’une conférence l’angoisse pendant des mois, mais elle accepte d’y aller. Elle n’aime pas expliquer ses romans et elle trouve souvent les questions idiotes. Elle répond à toutes ses lettres. Selon son correspondant, ses propos varient : elle ne parle pas de ses croyances religieuses quand elle écrit à ses éditeurs, mais elle le fera quand elle demande conseil à un père jésuite. Elle prodigue généreusement conseils et critiques à ses interlocuteurs.

À cause de sa maladie, ses dernières années de vie se passent dans une grande ferme familiale. Elle adore être entourée d’animaux exotiques (paons) et va se reposer dans sa basse-cour après les entrevues ! Pleine d’humour mais parfois sarcastique, elle est consciente de son talent. Elle aura un indéfectible amour pour sa mère qui l’a gardée et encouragée jusqu’à sa mort.

Flannery O’Connor est une écrivaine sudiste avec une vision oblique sur son monde. Pourquoi, comment et pour qui écrire ? Ses lettres ne donnent pas de réponse mais elles nous éclairent sur son imagination à l’œuvre dans ses romans et ses nouvelles.

Lucienne Losier

 

 

Dès leur fondation en 2010, les Archives Passe-Mémoire se sont inspirées de l’Association pour le patrimoine autobiographique (APA) de France fondée par le spécialiste de l’autobiographie Philippe Lejeune. Toute personne qui s’intéresse aux écrits personnels se doit de visiter son site « Autopacte » : http://www.autopacte.org/

L’APA publie trois fois par année La Faute à Rousseau et le dernier numéro a pour thème « Masculin-féminin ». L’APA n’est pas qu’un dépôt d’archives mais bien une association qui tient chaque année des « Journées de l’autobiographie » dont le thème était cette année les genres masculins-féminins. L’Association compte 611 membres, dont les deux tiers sont des femmes. Mais la majorité de ses fonds sont des écrits d’hommes. Y aurait-il une spécificité française ?

Philippe Lejeune vient de publier le deuxième volume de Brouillon de soi. Autogénèse, Paris, Seuil, 2013, 417 pages. Incontournable pour qui s’intéresse à l’écriture autobiographique et aux chemins qui y mènent.

 

Bibliographie

Martine Watson Brownley et Allison B.Kimmich (dir.) Women and Autobiography. Wilmington (Delaware), Scholarly Resources, Coll. «Worlds of Women, no 5 », 1999, 215 p.

Cette publication sous la direction de Martine Watson Brownley et Allison B. Kimmich propose un survol historique des tendances dans le domaine des études féministes portant sur l'autobiographie.

 

 


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