Le Bulletin des APM

Volume I, numéro 1, mars 2011

Après six mois d’existence, l’APM lance son premier Bulletin. Cette publication ne devait d’abord être accessible qu’aux membres de l’APM, mais pour mieux faire connaître les activités de l’association, les premiers numéros seront disponibles à quiconque visite notre site internet.

Le Bulletin présente des textes sur les écrits personnels, des renseignements sur des associations qui étudient la littérature autobiographique, des comptes-rendus de fonds et de livres. Nous vous tiendrons aussi au courant des activités de nos membres et des dernières publications sur les écrits personnels.

Dans ce premier numéro, une « présentation de l’APM » explique la raison d’être de notre association, ses caractéristiques et ses objectifs. Une section, dirigée par Diane Gervais, sera consacrée aux comptes-rendus de fonds d’archives déposés aux APM, ces textes ayant au préalable reçu l’approbation des dépositaires. Andrée Lévesque présentera des réflexions sur l’intimité telle que révélée dans le journal intime.

Andrée Lévesque

 

 

Présentation de l’APM

 

Inspirée de l'exemple européen et tout particulièrement de l'Association française pour le patrimoine autobiographique (APA), l'APM vise à recueillir auprès de la population québécoise toutes formes d'écrits personnels inédits, anciens et contemporains. Les vieux papiers, lettres ou journaux personnels qui vous encombrent peut-être, rédigés de votre main ou retrouvés au hasard des successions, nous intéressent.
 

  • L’APM veut constituer une réserve de documents personnels pour en assurer la conservation et les offrir à la consultation. Ainsi, elle en assure l’archivage, le catalogage, la conservation, la diffusion et la mise en valeur.
  • L’APM accueille les écrits de toute personne vivant ou ayant vécu au Québec, ou ayant été en relation avec ce pays, quelle que soit son origine sociale ou ethnique.
  • L’APM veut sauver de l’oubli des histoires de vie, votre histoire, celle de vos proches, de vos ancêtres, sauvegarder des témoignages des temps passés et du temps présent. Les écrits d’aujourd’hui constitueront les archives de demain, les écrits du passé celles d’aujourd’hui.

     

    Qu’est-ce qu’un écrit personnel ?

Un écrit personnel est un texte, habituellement écrit à la première personne, dont le sujet est la personne qui le rédige. Dans ses propres mots, celle-ci raconte sa vie, reconstituant la trame d’événements banals ou remarquables : jeux d’enfants, amitiés ou amours, vie de famille, apprentissages et expériences professionnelles, voyages, vie intérieure, tout ce que la vie peut réserver de grands bonheurs, de petits tracas et de souffrances. Se révèle alors en filigrane une époque, un milieu social, une culture.

Ce témoignage peut prendre plusieurs formes, celle du récit rétrospectif, celle de la consignation au jour le jour, ou celle d'une correspondance.
 

  • Si le récit-témoin refait le chemin parcouru depuis l’enfance ou même au-delà, intégrant les générations passées, on l’appelle autobiographie s’il est écrit par son sujet, récit de vie s’il est raconté par une autre personne, ou biographie familiale si le narrateur ou la narratrice s’efface devant un clan familial. Ce genre d’écrits est rédigé pour passer la mémoire : il s’adresse parfois à des enfants ou des petits-enfants.
  • Des traces de vie peuvent également avoir été consignées au jour le jour dans un journal personnel, souvent très intime, préservé jalousement de tout regard. C’est un écrit pour soi, thérapeutique parfois.  La démarche autobiographique peut être recherche de sens ou consignation pour mémoire. 
  • Un ensemble suivi de correspondance peut avoir un caractère autobiographique et témoigne toujours d’une époque.
  • Les mémoires, quant à eux, présentent les impressions de témoins d’événements considérés dignes d’être transmis à la postérité.

     

Ne soyons pas dupes ; toute autobiographie contient sa part de création de soi.  Il reste qu’un écrit autobiographique doit être rédigé avec sincérité. L’affabulation consciente n’y a pas sa place ; on se situe alors dans un autre registre de la communication écrite, la fiction.

Autobiographies, mémoires, journaux personnels, correspondances, ce sont tous ces documents que nous recherchons.

 

Utilité pour la recherche

La vie privée s’impose comme objet à l’histoire et à la recherche sociale. Aussi intimes, subjectives et banales qu’elles vous apparaissent, vos histoires de vie et celles du passé transmises d’une génération à l’autre sont toutes marquées de l’empreinte de leur époque, des manières de voir, de penser, d’en dire les événements, les idéaux et les affects.

Des spécialistes se penchent sur l’univers des sentiments, de la sexualité, des relations interpersonnelles, des sensibilités religieuses. Vous confiez à votre journal vos sentiments les plus personnels ? Saviez-vous qu’on n’exprime pas ses sentiments aujourd’hui comme en 1910, encore moins comme en 1810 et dans une langue bien différente ? Pour étudier ces changements, des sources telles que vos écrits s’avèrent précieuses.

Votre style d’écriture vous paraît trop malhabile ? Votre vie trop humble pour mériter l’attention ? Détrompez-vous. Toute vie a sa valeur et la valeur littéraire d’un récit n’a, pour les fins de la recherche, aucune importance ni pertinence. Pour dire les choses légèrement, les écrits personnels de tout un chacun ajoutent le sel de la vie aux sources documentaires traditionnelles de la recherche scientifique.
 

 

Confidentialité

L’intime se conjugue avec confidentialité. Le souci de confidentialité des auteurs offrant leurs écrits à l’APM nous paraît tout à fait légitime. Nous en tenons scrupuleusement compte : les citations à des fins de publication scientifique, extraites des documents de notre fonds, sont soumises à règles strictes de protection de la confidentialité.
 

  • Pour les écrits du passé, c’est la Loi des archives du Québec qui s’applique.
  • Pour les écrits contemporains, à moins d’indications contraires, le nom réel de l’auteur-narrateur et celui des personnes en cause dans son récit ou dans ses lettres seront dissimulés sous un pseudonyme ou sous de simples initiales, comme l’exige le code de déontologie de la recherche.

     

Toutefois, il est nettement préférable que vous fixiez vous-mêmes les conditions d’accès à la lecture et à la publication d’extraits de vos documents.
 

  • Dans notre protocole de dépôt, vous trouverez tout l’éventail des conditions ou réserves d’accès à vos écrits. Vous n’avez qu’à identifier, parmi les différentes options, celles qui vous conviennent le mieux. En gros, soit vous ouvrez vos écrits  à la recherche et consentez à ce qu’ils soient lus dans l’immédiat par des membres de l’APM ou par des chercheurs, en exigeant ou non l’usage de pseudonymes, soit vous différez le moment de l’ouverture à la consultation et, par là même, de la parution de passages limités  dans des travaux scientifiques.
  • De notre côté, nous nous engageons à respecter et à faire respecter vos conditions en apposant notre signature en dernière ligne de l’entente dont nous vous retournerons la copie contresignée par nous.

     

     

Comment peut se présenter votre texte ?

Nous n’acceptons que les écrits. Pas de photographies, d’illustrations ni de cartes postales, à moins qu’elles ne contiennent de l’écrit ou qu’elles soient reliées ou intégrées à un document écrit.
 

  • Le document déposé peut être un original ou une photocopie.
  • Le texte peut se présenter sous forme manuscrite, ou dactylographiée (tapuscrite). S’il s’agit d’un fichier informatique, s’il-vous-plaît faites-nous aussi parvenir une copie imprimée. Nous acceptons les cahiers, les feuilles volantes ou reliées.
  • Il serait préférable de titrer vos documents, d’en numéroter les pages et surtout de les dater.

     

Si vous acceptiez d’en donner deux copies, nous en serions ravies. L’une resterait ainsi conservée exclusivement dans le magasin des archives, tandis que l’autre serait offerte à la consultation.
 

Comment nous adresser votre dépôt ?

  • Avertissez-nous d’abord par courriel ou par la poste, de façon à ce que nous vous fassions parvenir le formulaire de protocole qui doit accompagner chacun des dépôts. Il vous est loisible également d’imprimer le formulaire vous-mêmes à partir de notre site internet.
  • S’il n’est pas trop volumineux, s’il-vous-plaît faites parvenir votre dépôt par la poste. Autrement nous discuterons des arrangements par téléphone ou par courriel.


     

Qui est propriétaire du texte déposé ?

Parlons d’abord du document papier. Vous avez le choix :
 

  • soit de le donner aux APM, c’est alors l’association qui demeure propriétaire de l’objet-texte
  • soit de le déposer pour une période qu’il n’est pas nécessaire de déterminer. Dans ce dernier cas, l’objet-texte vous appartient toujours. Vous-même, ou vos héritiers, pourriez éventuellement le reprendre et, entre temps, il est conservé dans les meilleures conditions et peut servir à la recherche.
  • Il vous est toujours loisible de compléter votre dépôt ou votre donation par des ajouts ultérieurs. 

     

Pour ce qui est du contenu du texte, il demeure toujours votre propriété et celle de vos héritiers. Nous ne sommes pas une maison d’édition. Vous conservez sans aucune réserve votre droit d’édition.
 

 

Quel usage ferons-nous des documents personnels déposés à l’APM ?

Tout document déposé est voué essentiellement à trois usages.
 

  • Le document pourra faire l’objet d’un compte-rendu rédigé « en sympathie », lequel vous sera soumis par courrier ou courriel pour être ensuite publié dans le Bulletin de l’APM.
  • Le document sera offert à la consultation sur rendez-vous. De courts extraits pourraient être cités dans les travaux des chercheurs.
  • Quelques extraits enfin pourraient être cités dans le Bulletin.

     

Pour toutes ces fins, nous requérons votre accord tel que défini dans le protocole de dépôt.
 

 

Vous aimeriez nous soutenir ?

L’APM est une association sans but lucratif. Or, la mise à jour du site internet, la correspondance, l’archivage, entraînent des frais (boîtes anti acides, photocopie, etc.). C’est la raison pour laquelle nous sollicitons votre adhésion à l’association par le paiement d’une modeste cotisation annuelle.

Diane Gervais

Magda Fahrni

Andrée Lévesque

apm.archives@gmail.ca


separateur

 

L’intime

L’intime n’est pas un mot érudit ou obscur, c’est un mot de tous les jours que tout le monde semble pouvoir définir. C’est le for intérieur, le noyau de ce qu’il y a de plus « personnel », de plus profond. Rarement révélée, cette profondeur des sentiments est appelée à demeurer secrète, réservée aux oreilles d’un ou d’une confidente et, faute de confident, ou parce qu’on ne dit pas tout, même aux amies les plus intimes, l’expression des sentiments les plus enfouis est souvent réservée au domaine de l’écrit, à la correspondance.

Le journal, c’est l’impression, le sentiment capté sur le vif, mais parfois tourné vers le passé, - quand on rappelle une situation par exemple, - et condamné à l’ignorance du lendemain qui viendra confirmer ou infirmer ce qui a été écrit la veille, car le journal est ponctué par des dates, des jours, des années.

Quand le journal est intime, il est introspectif. Ce genre correspond d’abord au journal spirituel, mais aussi aux écrits qui se donnent comme sujet soi-même, qui se mettent au centre de leur quête de vérité, vérité sur soi, - être physique avec ses pulsions, être moral avec ses faiblesses et ses victoires -  et vérité sur les jugements que le sujet forme sur les autres. Ici, on est au cœur de l’intime. La vérité et sa quête semblent au centre d’un journal qui n’est pas destiné à la publication.

Il faut d’emblée faire une différence entre le journal personnel écrit dans le but d’une publication, et celui qui a été préservé dans les archives, ou qui a été publié de façon posthume, sans que ces révélations aient été prévues par l’auteure. Le journal est censé être secret, mais pas toujours. Certaines personnes, des figures littéraires ou politiques, le publient ; d’autres le font lire à des « intimes » ; certains le rendent accessible mais sous un pseudonyme ; nombreux sont les diaristes qui le laissent dans un tiroir pour être découvert par leurs proches après leur mort, parfois en les exhortant de le brûler. Le journal est habituellement spontané, écrit sur le chaud, réglé par des dates, dans l’ignorance de l’avenir. Il fait aussi des rétrospections, des analyses, se fait relire et corriger. Pour qui s’intéresse aux diaristes et à leur vie intime, le journal non-publié, conservé aux archives, est de loin le plus intéressant.

Étant secret, le journal se doit d’être sincère. Mais est-ce qu’on peut tout confier à soi-même ? Reste toujours le super-ego, l’auto-censure, le fait ou la pensée qu’on ne peut pas regarder en face. Il ne faut donc pas s’illusionner : tout n’est jamais dit.

 

Andrée Lévesque

 

 

separateur

 

 

L’écriture autobiographique a depuis longtemps inspiré les gens de lettres. Voici ce qu’écrit l’auteure allemande Christa Wolf dans Christa T. (Nachdenken über Christa T.) :

Méditer, la méditer.  Méditer sa tentative d’être soi-même.  C’est l’idée qu’on déchiffre dans les journaux intimes qui nous restent d’elle, sur les feuilles volantes des manuscrits retrouvés, entre les lignes des lettres que j’ai lues.  Qui m’ont appris à oublier le souvenir que j’ai d’elle, Christa T.  La couleur du souvenir trompe.

 

Et Doris Lessing dans Dans ma peau (1919-1949)/(Under My Skin) :

On ne peut pas s’asseoir dans l’intention d’écrire sur soi-même sans qu’interviennent les questions rhétoriques les plus fastidieuses. Notre vieille amie, la Vérité, s’impose en premier chef. La vérité… faut-il tout dire ? Jusqu’où peut-on aller ? L’auto-chroniqueuse doit s’attaquer au problème de prime abord, même si l’opprobre la guette.

 

 

 

COMPTES-RENDUS

Sous cette rubrique, nous publions régulièrement des comptes-rendus de fonds déposés à l’APM, ceci avec l’accord des personnes qui ont déposé ces écrits aux archives.

 

 

APM 11, Julia Couture-Boucher (1899-?)

Minuit moins 10. Récit d’une vie

En 1979, à l’âge de 80 ans, Julia Couture-Boucher, née en 1899, refait le parcours de sa vie prolongé de presque deux générations par les souvenirs de sa mère ; un récit destiné à ses neveux et nièces dans l’espoir que « tout un passé devienne vivant et à jamais exprimé ».  Le ton est léger, la plume court si facilement que la vie semble avoir été sereine et sans bouleversements majeurs. Le temps a fait son œuvre pacificatrice. Pourtant… 

Voilà le récit d’une femme de gauche, féministe sans avoir été « suffragette », qui attribue sa vie de travailleuse et son engagement social à sa révolte face à la condition des femmes et à la liberté que lui conférait son statut de femme sans enfant et d’épouse d’un mari absent, aux USA la plupart du temps, voué à ses inventions financées par un millionnaire américain.

Ses toutes premières pages sont consacrées à son enfance relativement heureuse dans le village de Saint David de l’Auberivière dans le comté de Lévis. Elle rappelle de vieux rituels catholiques oubliés, sa consécration à la Vierge Marie, la procession de la Fête Dieu, de même qu’une série d’anecdotes sur ses oncles, tantes et grands-parents des deux côtés.

Deux portraits majeurs sont esquissés : celui de sa mère et de son père, ce bel homme volage porté sur la bouteille, dont on ne saura pas si la croix de la Tempérance installée sur un mur du foyer l’a vraiment tempéré. La mère de Julia Couture, cette femme peu diserte, courageuse et digne, qui démarchait elle-même du travail pour son mari menuisier et qui lui survécut de nombreuses années, au seuil de la mort se trouva peu empressée de retrouver celui-ci de l’Autre Côté… elle l’y trouverait avec une autre.

Élève très douée, passionnée de lecture, Julia Couture ne put poursuivre ses études. Ça n’était pas la place d’une fille. Elle eut toutefois le bonheur d’avoir pour professeure de français Idola Saint-Jean dont elle raconte les astuces pédagogiques pour inculquer à ses élèves le bon parler français.

Après une année d’exaltation mystique au Monastère du Bon Pasteur, où elle fit l’expérience de la fracture existant entre sœurs de chœur et sœurs converses, Julia en ressortit pour raisons de santé « lavée de tout mysticisme ».

En 1926, elle épousait Philippe Boucher, un ingénieur français de dix ans son aîné, dont la mère médecin occuperait une large place dans sa vie. Suit le récit des premières installations-tribulations du couple au gré des emplois dénichés par Philippe. D’abord la vie à Saint-Nazaire près d’Alma, un pays presque vierge à l’époque, où elle dut aider sa voisine à accoucher, seule, sans l’aide de personne, le printemps rendant impraticables les routes reliant le village à ville. Le couple se retrouva ensuite à Ville de Lachine où la crise les surprit avec les difficultés de la recherche d’emploi. D’abord dactylo, puis comptable, elle passa neuf ans dans un commerce de charbon en gros où l’ennui s’installa rapidement. Finalement, elle prit la décision d’acheter une ferme. Avec son frère qui s’y établit aussi avec épouse et enfant, elle devint fermière, un épisode raconté avec bonheur.

Entre temps, Philippe était retourné aux États-Unis et se repliait sur lui-même et ses chères inventions. Leur mariage à distance s’étiolait. Refusant le « contrat familial » qui faisait alors de l’épouse une inférieure, elle a assumé son rôle de femme « sans obéissance, ni soumission ».

Vers 1937, toujours seule, elle s’installa à Montréal, rue Ontario ouest, où Philippe avait fait le projet de venir s’installer. Mais la mort le faucha, à 56 ans, avant qu’il ait pu terminer la réalisation de ce qui devait être sa dernière invention et mettre un terme à sa vie newyorkaise.

Après quelques mois de veuvage, dans une réunion d’amis, l’un d’eux parla du Parti Ouvrier Progressif en voie de formation et suggéra aux autres de s’y joindre. Julia prit sa carte de membre et fut embauchée à temps plein, à titre de secrétaire-trésorière, dans le parti encore clandestin à l’époque.

Mouvementées furent ces neuf années de journalisme militant pour La Victoire (1941-1944) qu’elle rédigea pratiquement seule, puis pour Combat, créé en 1946, qui s’appuyait sur un comité de rédaction solide. Bouc émissaire du parti, Julia Couture-Boucher dut subir les invectives publiques d’un Duplessis accusant le POP de supporter l’Union Soviétique, ainsi que plusieurs perquisitions à sa résidence personnelle et une convocation par la police de la Sécurité, au nom de la sinistre loi du cadenas.

Julia parle de ses amies et collègues du journal, ces femmes qui « mériteraient un nom de rue », des efforts pour faire élire Fred Rose comme député au Gouvernement Fédéral, de son admiration pour Tim Buck, l’âme du Parti Communiste du Canada, ami des chats.  Tous ces personnages prennent vie sous sa plume, nous devenant un peu familiers.

C’est son statut de femme qui a poussée Julia Couture-Boucher vers le socialisme, ce « combat qui ne finit jamais » mais qui lui aura donné la satisfaction de voir la condition ouvrière se transformer jusqu’au « certain bonheur de vivre » des ouvriers d’aujourd’hui.

De ce qu’elle n’hésite pas à appeler sa vieillesse, sortiront de belles pages sur sa recherche de la sérénité, sa lutte contre « l’enlisement de la solitude morale ».  En 1979, partagée entre la justice et l’ordre, elle se sent « en dehors du combat que livrent les ouvriers et les femmes présentement ».

 

Diane Gervais

 

 

 

 

EXTRAIT de l’autobiographie de Julia Couture-Boucher:

Le premier février 1979 on a fêté mon 80e anniversaire.

Toute une date – comme l’écrivait une amie avec ses bons souhaits.

Il en résulte donc que je suis parvenue au sommet de la montagne, et comme notre Mont-Royal qui renferme un volcan éteint, je sens encore en moi bouillir tout un monde qui dormait.

Comme tous ceux qui parviennent à des hauteurs vertigineuses, on se complait à scruter les environs, en se réjouissant de l’effort accompli.

Maintenant il faut attendre… Pour moi, il n’y a aucune possibilité de redescendre dans la plaine, sinon en pensée, en souvenirs. C’est donc un bon endroit pour se remémorer les choses anciennes.

 

 

 

APM 16, Ernest Dufour, O.M.I., 1899-1922 « À la pieuse mémoire du Fr. Ernest Dufour, O.M.I. » 

Ce document a été réalisé par Richard Dufour d’après un cahier manuscrit conservé dans la famille dans le but de préserver la mémoire de son oncle, le Frère Ernest Dufour, un Oblat de Marie-Immaculée né à Petite Rivière Saint-François, en 1899, et décédé, à l’âge de 22 ans, au scolasticat de Rome où il faisait son noviciat. Le tapuscrit rassemble la correspondance du jeune novice avec sa famille durant la période du 5 août 1920 au 21 mars 1922, ainsi que les quelques lettres de son supérieur relatant les circonstances de son décès.

Touchante lecture que ce recueil de lettres rédigées par Ernest, un jeune séminariste, à sa famille restée au Québec durant les années 20. Les premières lettres se lisent comme un récit de voyage et l’on n’a aucune peine à imaginer l’émerveillement du jeune homme devant les nouveaux paysages qui défilent devant ses yeux. Mettant le pied en Europe pour la première fois, ses observations font parfois sourire : le voilà qui s’enthousiasme du fait que sa lettre n’a mis que trois semaines à se rendre au Canada.

Les lettres se succèdent, au rythme d’environ une par mois. Devant cette chronique familiale qui se dessine, on se prend parfois à regretter de n’avoir que le seul point de vue de l’auteur des lettres et non la réponse des membres de sa famille. Ce récit à sens unique nous amène à recréer cet univers du point de vue de celui qui est parti et qui se trouve au loin.

Bien sûr, les propos du jeune homme sont teintés de ferveur religieuse. À plusieurs reprises, il insiste sur le fait que le mérite se gagne par les misères endurées sur terre. On sent également qu’il tient à rassurer sa famille et qu’il leur porte une grande affection.  Bien qu’il soit à l’étranger, une fois installé au séminaire, les observations sur la vie à l’étranger se font plus rares et l’on sent une certaine nostalgie s’installer. Les propos sur la vie de séminariste deviennent de plus en plus espacés et sont remplacés par des conseils aux membres de la famille, des descriptions des cadeaux envoyés, des inquiétudes pour ceux qu’il aime, restés chez lui puis forcés de déménager. À sa mère, il commente les dernières nouvelles concernant la famille; à son père, il s’attarde davantage à décrire la vie à Rome.

Alors qu’il tente de rassurer ses parents sur ce qui lui arrive de son côté, on le sent également inquiet pour les siens. Il demande qu’on lui écrive plus fréquemment, qu’on lui donne des détails sur la vie familiale qui semble lui manquer. Il en ajoute lui-même à ses lettres, allant jusqu’à imaginer et décrire la veillée de Noël à laquelle il n’a pu assister.

Les dernières lettres nous le montrent souffrant de ce qu’il décrit comme « une petite maladie » mais qui s’avérera être, nous l’apprendrons plus tard, la tuberculose. Encore une fois, il s’applique à rassurer sa famille sur son état de santé mais les lettres deviennent plus rares, et plus courtes. Son ton semble serein, à peine inquiet mais les lettres envoyées à la famille de la part de son supérieur tranchent radicalement avec celles d’Ernest. Graves, elles nous présentent le jeune homme sévèrement atteint et près de mourir. Viendra finalement la lettre datée du 1er mai 1922, annonçant la mort du jeune séminariste.

Le document se termine par une longue lettre qui fournit non seulement un récit de la vie d’Ernest mais également maints détails sur ses derniers jours. On y décrit, avec une franchise parfois déconcertante, un jeune homme maladroit par moments mais sincère dans son cheminement, et profondément attaché à sa famille – ce que ses lettres nous avaient déjà laissé entrevoir.

Michèle Senay

 

 

 

 

 

EXTRAIT de la correspondance d’Ernest Dufour :

 

 

Rome, le 25 août 1920

Bien chers parents et vous tous qui pensez à moi,

… aux dernières nouvelles que je vous ai envoyées j’étais donc pour quelques jours arrêté à Liège, chez les Pères Oblats de cet endroit : de là je m’étais rendu à Aix-la-Chapelle, en Allemagne, puis je revenais chez les Pères.

… Ce qui nous a grandement intéressés en arrivant en France ç’a été de voir les restes de la guerre fameuse. De chaque côté de la voie ferrée, ce ne sont que des villages détruits, forêts abattues par les boulets, tranchées encore pleines de morceaux de canons ; de temps en temps une charpente écrasée nous révèle qu’à cet endroit il devait y avoir une grande usine, mais il n’en reste que des cendres. Il y a même des milieux où de gros villages furent tellement anéantis qu’on a dû planter un poteau avec le nom du village pour nous rappeler qu’il y en avait un là et c’est ça pendant tout un après-midi de chemin de fer.

 

 

 

APM 17, Joseph Godin (1843-1931)

Notes souvenirs de Joseph Godin

Ce document composite d’une impressionnante profondeur temporelle présente une galerie de portraits d’hommes et de femmes issus de petites propriétés agricoles du Haut-Richelieu au XIXe siècle. Il a été trouvé sous la forme de papiers manuscrits épars par François-Holland Godin, parent de l’auteur du manuscrit, Joseph Godin. Cet ensemble avait été conservé précieusement jusqu’à ce que le petit-fils de ce dernier procède à la mise au propre du texte à l’ordinateur. Consultée lors de la refonte du document, l’historienne Micheline Dumont, à qui nous devons ce fonds, a vérifié dans les archives toutes les références aux événements historiques et témoigne de leur authenticité.

L’ensemble du fonds offre un témoignage d’une grande richesse sur une époque, ses mentalités, ses institutions religieuses et laïques. Les Notes souvenirs du versatile Joseph Godin (successivement agriculteur, instituteur, directeur d’école normale, manufacturier, commissaire d’école, maire) en constituent la pièce maîtresse. [Pour la liste des biographies incluses dans l’ensemble du tapuscrit, voir le catalogue sur le site de l’APM.]

Joseph Godin était un fils aîné de famille nombreuse que tout destinait à l’agriculture. Né sur une pauvre ferme sans avenir, Laurent, son père, un homme d’une certaine éducation bien que non scolarisé, était si « malchanceux » qu’on le crut ensorcelé. À force de travail, la famille parvint pourtant à une relative aisance. Lors des rébellions de 1837-38 qui eurent beaucoup de retentissements dans sa paroisse de l’Acadie, Laurent Godin fut acteur d’un épisode marginal et quelque peu rocambolesque. L’humble vie de la mère de Joseph, menée dans le silence sous le regard de Dieu, ne fut que travail, prières, dévouement. Y avait-il dans cette vie d’apparence si monotone la matière d’une biographie ? Une question que se sont posée ses enfants, qui montre toute la difficulté de penser une histoire des femmes en ces temps là. Sous l’insistance d’une sœur religieuse, ils osèrent pourtant, ce qui nous vaut 10 belles pages sur une femme libre et fière qui épousa, à l’encontre du désir de ses parents, celui qu’elle aimait et le seconda en tout avec force courage, clairvoyance et détermination ; une femme de la trempe de celles qui tiennent le fort dans l’adversité avec la grâce de Dieu.

Qualifier l’auteur des Notes souvenirs d’homme de son époque n’est pas un truisme. Son témoignage en est tout imprégné et il en fut un ardent artisan. Nous sommes plongés au cœur d’une culture et de ses paradoxes : religiosité envahissante fondée sur le sentiment qu’il n’y a pas de hasard mais des « circonstances providentielles ménagées par Dieu », incurie, irrégularités et luttes de pouvoirs au sein des institutions publiques comme religieuses, personnages retors à tous les niveaux hiérarchiques.

Le récit de sa jeunesse où il fut en proie à toutes les mésaventures nous ouvre un univers où la ferveur religieuse cohabite avec le merveilleux, les superstitions, les sorts.  Maintes dévotions à caractère magico-religieux étaient pratiques courantes. La récitation des oraisons de Sainte-Brigitte tous les jours de la vie, par exemple, qui assurait la grâce d’une bonne mort, dut être frappée d’interdit par l’évêque tant elle s’était généralisée.

Au fil du récit se dévide la grande histoire : les troubles de 1837 vécus par son père ; en 1860, l’inauguration du Pont Victoria et la visite du fils de la reine Victoria acclamé par la foule lorsqu’il se présenta au balcon du Palais de Cristal ; les liens de l’École normale Jacques Cartier avec le bataillon des Chasseurs canadiens ; la lutte menée à l’École militaire pour un instituteur francophone ; les élections parlementaires de 1867 opposant le fougueux socialiste et souverainiste Médéric Lanctot au défenseur de la Confédération George-Étienne Cartier ; l’invasion des Féniens de 1868 qui entraîna le principal de l’ École normale Jacques Cartier à former avec ses élèves une compagnie dans la Garde Civique, une compagnie armée de quelques vieux fusils sans munitions, levée en pure perte heureusement, le soulèvement redouté n’ayant été qu’imaginaire.

Il s’en fallut de peu que le destin de Joseph Godin ne soit confiné à l’agriculture. Longtemps contraint de seconder son père dans la culture et le commerce du grain, il s’était résigné à ne pas poursuivre les études dont il rêvait. C’est un bonheur de pénétrer avec lui le monde agricole du XIXe siècle dans son langage d’alors : on arrange ses utiles, fait les joints, fauche des planches à la petite foulée faisant une trouée dans le carreau d’avoine, tandis que pour s’amuser, les enfants plongent dans les tasseries de paille. Le lecteur note au passage le prix de la farine, les années de disettes, les longs trajets aux aurores pour aller vendre le blé au marché Bonsecours, été comme hiver, et s’amuse de certaines anecdotes. En 1867, par exemple, la formation trop rapide du pont de glace à la hauteur de Longueuil avait enfermé une vingtaine de bateaux dans le port de Montréal. En grand désarroi, leurs propriétaires les vendirent à vil prix à un homme surnommé Beaudry le Chien qui les revendit à grand profit au printemps.

Puis l’auteur fait le saut, force le destin.  Le chemin sera sinueux. En 1863 il commença des études par les soirs pour être admis à l’école normale ; plus tard, il fit l’école militaire pour s’inscrire finalement dans une école commerciale. C’est que le milieu scolaire lui avait réservé des déboires. Instituteur à Longueuil dans une école complètement désorganisée, il avait redressé sa classe d’élèves de 12 à 15 ans, insoumis, sachant à peine lire ni même leurs prières. Malgré ce succès, berné par les promesses mensongères d’un curé qui lui avait assuré un poste, il fut remplacé par un religieux. Lorsque le futur premier ministre Chapleau menaça en chambre les écoles normales où il enseigna par la suite, il jugea prudent de changer de métier. Il se lança alors dans les affaires, rencontra celle qui allait devenir son épouse, pour finalement s’engager, en 1877, aux côtés de son beau-père (Maison Holland & Son) dans la fabrication et le commerce de chapeaux. Pour ses affaires, il ne fit pas moins de six voyages en Europe. Le récit de ses tumultueuses traversées fait frémir, celui des paysages, des monuments et des villes, en cette fin de XIXe siècle, ravit.

Établi en 1888 à la Côte-Saint Paul, alors un village insalubre jouxtant Montréal, il fut élu échevin, puis maire, en 1892, malgré ses réticences. Pendant 10 ans, il livra un loyal combat contre l’incurie et les malversations des élites d’affaires en place. Il réhabilita le village, s’attaquant aux baigneurs nus du canal Lachine, le débarrassant des bohémiens et des « coureuses des champs » qui, repoussées de la grande ville, venaient se réfugier aux marges. Le village ayant enfin accédé au statut de ville grâce à ses démarches opiniâtres sans cesse contrecarrées, il put le doter d’un système d’égouts et d’éclairage des rues.  Imaginez ! Le soir il fallait se munir d’un fanal pour circuler dans les rues.

Marguillier, il fit face à un curé dominateur, manipulateur des chiffres de la fabrique et à un évêque se voilant la face. Nommé commissaire d’école, il se fit un devoir d’assainir les relations de la commission scolaire et des Sœurs de la Congrégation Notre-Dame. Dans un contrat parfaitement illégal établi dans le passé, les sœurs avaient promis l’érection d’une école de filles en échange de bénéfices financiers abusifs.  L’affaire alla jusqu’en cour. Il gagna sa cause.

Ces Notes souvenirs de Joseph Godin racontent la trajectoire sociale d’un homme incarnant son époque, qui dérangeait, levait des lièvres, luttait pour le bien commun, la probité, la vertu. Elles sont aussi le récit d’un chrétien convaincu, homme d’une grande bonté, heureux dans son potager et parmi les siens ; récit livré dans un foisonnement de détails qui vous dessinent un monde.

 

Diane Gervais



EXTRAIT de l’autobiographie de Joseph Godin

 

Entré au conseil municipal en 1889, comme je l’ai dit plus haut, je ne fus pas lent à m’apercevoir que tout se faisait avec une routine et une ignorance regrettable des lois et que de parti pris, on négligeait tout ce qui pouvait tendre au progrès matériel de la localité et le public ne se gênait pas pour dire que c’était la Succession Frathingham qui gouvernait ici par son employé et représentant John Dunn. On m’avait nommé président du comité d’hygiène et comme tel, j’eus à m’opposer à un règlement que l’on imposa sans aucune formalité requises, car on ignorait ce qu’était un règlement et encore plus, la manière de les passer. D’après ce règlement, le Conseil devait faire passer un tuyau d’égout dans les rues où les propriétaires le demanderaient et s’engagèrent à en payer le coût. Ces tuyaux devaient recevoir les eaux ménagères et mêmes les « clasets » et se déverser à ciel ouvert sur le penchant d’une longue côte exposée au soleil toute la journée. Je considérais ce règlement comme anti-hygiènique et comme nuisible è l’établissement d’un système régulier de drainage. L’opposition que je fis semble avoir paralysé l’exécution du règlement, car il n’y eut qu’un bout de rue où habitait John Dunn qui fut égoutté par un tuyau de grès.

 

 

 

separateur

 

 

 

 

Reportage

L’atelier Les mots pour le dire.

Exemple d’une pratique autobiographique aujourd’hui en plein développement

À l’automne 2009, Nicole-Marie Rhéault proposait un atelier d’écriture aux personnes de la résidence Les Brises de Ville de Lachine. Il s’appellerait « Les mots pour le dire » ; l’on n’y apprendrait pas véritablement à écrire mais à se découvrir par le chemin de l’écriture.

Une douzaine de femmes y participent bon an mal an. Le thème du devoir de la semaine précédant la séance à laquelle j’ai assisté était « le ventre ». Chacune y alla donc de son « ventre », lisant le texte rédigé dans la semaine. On y parla d’organes, de leurs maux, des plus légers aux plus graves, de cette boule ronde devant soi que l’on a apprivoisée, de fermer la boutique des naissances, du corset à baleines qu’il était si gênant d’étendre sur la corde à linge et d’autres choses.

Qu’on imagine ces têtes grises ou blanches, disant ou lisant avec bonne humeur, sans fausse honte, passionnées, oui passionnées par les mots des autres et les leurs, et ce qu’ils révèlent.  Et qui rêvent, qui sait, d’une éventuelle publication.

Avec imagination, des accessoires évocateurs, des consignes toutes simples et inspirantes, et une écoute bienveillante, Nicole-Marie Rhéault révèle ces femmes, d’abord à elles-mêmes, puis les unes aux autres, dressant un rempart devant elles contre ce qu’on appelle les pertes cognitives du grand âge.

Comédienne de profession, par les mots du théâtre, ceux des pièces pour enfants qu’elle écrivit et joua, Nicole-Marie en est venue tout naturellement à l’écriture. Aujourd’hui, ce sont les mots des femmes de l’atelier des Brises qui la motivent, ces femmes au long et lourd passé parfois, que les mots pour le dire allègent.

Diane Gervais 

 

Voici de courts extraits de récits issus de cet atelier.

 

« La maison de mon enfance. 1931. Temps de la Crise »

Quand je suis entrée dans la nouvelle maison après la mort de ma mère, à Luceville, j’avais 11 ans. Avant, je ne connaissais pas la misère. Dans cette maison, oui. Je me sentais comme enfermée dans une prison, un vrai taudis, quatre appartements en bas, le grenier en haut, les planchers étaient faits en grosses planches de gros bois, rien pour les couvrir, ça c’était de la misère. En entrant, j’ai pleuré et pleuré. J’étais si bien quand ma mère vivait. On ne manquait de rien, Mais cette maison, il n’y avait pas de toilette, c’était une grosse chaudière, on appelait ça une Catherine. Pas de petit siège pour s’assoir, fallait faire attention pour ne pas tomber dedans et aussi il n’y avait pas d’électricité, on se servait de lampes à l’huile, on se couchait de bonne heure, pas de radio, rien. La musique, on l’entendait la nuit, c’était les mulots qui voulaient entrer pour se réchauffer. C’était très très froid la nuit. Mon père allumait le poêle à 5 heures le matin pour nous réchauffer un peu parce que la neige entrait par les craques des châssis. Comme vous me voyez aujourd’hui, ça ne fait pas mourir, mais souffrir, oui.

Mme P., 91 ans, originaire de Gaspésie, 3 années de scolarité.

 

« Ma mère, mon père » 

Ma grand-mère maternelle est décédée à l’âge de 35 ans le 12 mars 1900 en donnant naissance à ma mère, la dernière de huit enfants, élevée par une tante jusqu’à l’âge de 4 ans.

Un jour, mon grand-père et sa famille émigrèrent aux États-Unis et y demeurèrent 8 ans. Ma mère allait à l’école là-bas. Mon grand-père tomba malade et fut obligé de revenir à la maison. Ma mère ne retourna pas à l’école. Sa famille se sépara, les enfants d’un côté et de l’autre, ma tante se maria et ma mère resta seule avec mon grand-père.

Les années passèrent, elle est devenue une jeune fille avec ses rêves, ses illusions d’un bonheur parfait, d’une belle famille. À 16 ans, elle rencontra mon père, le premier d’une famille de 13 enfants. Elle tomba amoureuse et ils se sont mariés la même année. Mon père avait 17 ans. Ils se sont installés à la campagne sur une ferme. C’était trop pour mon père, il n’aimait pas travailler, il manquait de courage, la famille augmentait à toutes les années, on finira par manquer de manger. Devenu coléreux, les malentendus devinrent réguliers. Colères, batailles, tout y passait. Ma mère retourna chez son père pour sa protection, mais rien ne s’améliora. Il continua avec mon grand-père. Les cris, les pleurs, les agressions de toutes sortes ont fait partie de mon enfance. J’avais 4 ans. Je vois encore ces scènes. J’étais la septième de dix et ce n’était pas fini. Il s’était tellement habitué à ces chicanes, il ne pouvait pas s’arrêter. Mes parents se sont séparés et retrouvés plusieurs fois.

À 75 ans, mon père était en institution de santé, ma mère dans son logement. Je la visitais. Un jour, j’ai vu mon père qui venait la visiter. Je lui dis : maman, le père arrive. Comme un spring, elle s’est levée, est allée dans la chambre se changer et se coiffer. J’en fus toute à l’envers. Malgré les attaques, les insultes, rien ne paraissait, son pardon était entier. Son grand amour reprenait le dessus.

À 90 ans, ma mère fut transportée à l’hôpital Pierre Boucher en cardio. Sa dernière pensée fut pour son mari. Elle m’a dit : Ton père est en bas, il attend que je lui dise de venir près de moi. Il était décédé depuis plus de 15 ans. Elle est partie le rejoindre comme ça, pour l’éternité. Maman, je t’aime.

 

Mme G., 85 ans, originaire de St-Damien de Brandon, 4 ou 5 ans de scolarité.



Accueil | Mission de l'APM| Nouvelles | Liens Web | Fils d'actualité | Catalogue | Conditions de consultation |Nous joindre | Bulletin | Adhésion